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 Maroussia Hodge, de Kul Tiras à Kul Tiras.

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Maroussia Hodge

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Titre : Capitaine
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Race : Humaine
Métier/classe : Soldat de Marine
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MessageSujet: Maroussia Hodge, de Kul Tiras à Kul Tiras.   Lun 12 Fév - 20:33

Chapitre I. Theramore




Quinze ans auparavant.


Le bruit des canons était assourdissant. L’air irrespirable, mélange d’une légère odeur de poudre et de souffre et celle, qui prend à la gorge, du sang. La gamine enjamba un premier corps, avant de se plaquer au sol, dans un creux de la coque, échappant de peu à une écharde, morceau de bois brisé, de la taille d’une de ses jambes. Elle ignorait combien de temps s’était écoulé, depuis l’engagement du combat. Pour tout dire, elle n’en avait strictement rien à faire. Elle avait passé les dix ou vingt premières minutes affalée dans un coin, incapable de réagir. On était loin des récits héroïques qui commençaient dans l’ivresse et se terminaient dans un chant, que les marins tirassiens aimaient conter et compter encore, dans les tavernes de Boralus.


Si elle n’avait que quelques printemps, quinze, tout au plus, elle n’était pas suffisamment naïve pour croire que ça allait être beau, la guerre. Mais ça dépassait de loin ses plus grandes craintes. Elle touchait pour la première fois à la notion du véritable courage. Pas celui des mots, des tirades enflammées, de la fierté du sang, des traditions et de la terre. Le courage de prendre les armes dans ce qui n’est souvent qu’une grande partie de hasard, d’accepter la mort imminente, de garder ses regrets pour soi. Une leçon de vie accélérée, de quelques heures tout au plus, qui permet de classer dans un coin de l’esprit les idéaux, et dans l’autre la réalité, sale, puante, suffocante, faite de membres désarticulés, de sang qui se mêle aux embruns et au bois du pont, d’hommes qui se meurent lentement, s’accrochant à la vie comme un mendiant à une pièce d’or.


Durant dix minutes, elle n’avait su quoi faire. Les boulets de canons retentissaient sans qu’il ne soit possible de distinguer leur provenance comme leur trajectoire. Les cris se mêlaient, faibles, au sifflement du vent. Aurait-elle bougé, si Théodore n’était pas venu la secouer ? Elle pourrait en douter, si l’adrénaline ne coulait pas avec tant de force dans ses veines.

Son aîné lui ressemblait beaucoup. Ou sans doute était-elle, une pâle copie de son frère. Elle n’était que brindille là où il était aussi noueux, du haut de ses vingt-deux-ans, qu’un tronc d’arbre. Mais ils avaient ce même regard gris, vif et impitoyable, cette chevelure corbeau, raide et épaisse, et ces traits qui auraient pu être délicats s’ils n’avaient pas été marqués par un caractère anguleux. Les Hodge n’étaient pas connu pour être de fins blagueurs ou des hôtes agréables, leur austérité n’égalait souvent que leur franchise. Peu apprécié, mais souvent respecté. Du genre de ceux avec qui on ne s’encanaille pas un soir de fête, mais dont on ne trouvera jamais porte close.

Théodore avait quelque peu échappé à cette malédiction – ou bénédiction – familiale pour l’âpreté. Rigoureux, mais avenant. Il était aimé et respecté des marins de l’Akir, même ceux qui avaient le double de son âge. « Le plus jeune quartier-maître depuis quarante ans, de toute la flotte kul tirane », aimait à répéter son père à qui voulait bien l’entendre, et l’homme n’étant pas bavard, cet excès de flatteries traduisait une fierté sans pareille. « Nul doute que Théodore deviendra capitaine avant ses trente ans. De Père en fils, c’est dans le sang ».


A cet instant ou le sang des tirassiens s’éparpillait sur le pont de l’Akir et des autres navires de guerre en gros bouillon écarlate, Maroussia n’avait pour seule envie que de planter l’épée batarde qu’elle tenait à la main – trop lourde pour elle – dans la gorge de son père, pour lui faire regretter ses mots, sa candeur et son idéalisme.


La jeune kul tirane se mis à ramper entre les corps des mourants et des morts. Ils n’essayaient même plus de rendre coup de canon pour coup de canon, le navire étant proche de l’épave. Elle leva les yeux par dessus le bastingage pour tenter de prendre conscience de la situation. Là encore, la pratique s’avérait bien plus confuse que la théorie. Elle ne voyait rien, si ce n’est la fumée des canons et l’ombre des navires alentours. Difficile de distinguer le vert des voiles tirassiennes, de l’écarlate des navires de la Horde. Aucun signe de vie du navire commandant, ou se trouvait l’amiral Daelin Portvaillant. Et soudain, parmi les brumes superficielles qui recouvraient Théramore, elle aperçu l’ombre d’un imposant destroyer hordeux alors qu’il n’était plus qu’à quelques mètres.

Le temps de l’abordage était venu. L’Akir se tenait comme un animal blessé, qui souhaite s’éloigner pour mourir. Les mats robustes qui avaient fait moult fois la fierté de ceux qui ont la mer dans le sang étaient difformes, brisés, la voilure se rependant dans les eaux pour la couvrir d’un rideau vert, l’ancre noire brodée sur le grand hunier, symbole de Kul Tiras, prenait l’eau dans une ironie malsaine.


Le temps de l’abordage était venu. Et à discerner la taille des silhouettes orcs, elle ne tiendrait pas longtemps. Une bouffée de frayeur, irascible et impossible à contenir, la pris de cours. Elle hésita, un bref instant, à courir à toutes jambes vers l’autre bord, lâcher cette épée qui semblait avoir la taille d’un cure-dent face aux ombres géantes qui approchaient sans cesse, plonger dans cette eau froide et réconfortante, pour oublier. S’oublier. Mais Théodore apparut sur le pont, entouré de trois marins – sans doute les derniers survivants – lame au poing, bouclier dans l’autre. Déterminé. Sans doute avait-il peur, lui aussi. Mais il avait alors la force de ne pas le montrer. Et cette sérénité, celle d’un jeune homme de vingt-deux ans, dans ses derniers instants, marqua Maroussia sans doute plus que toute autre chose. Là était le véritable courage. Il n’était plus question de fierté, d’orgueil, mais d’acceptation de l’inévitable. « Voir venir la mort en face » n’est pas donné à tout le monde. Et lorsque les yeux de son frère se figèrent pour une éternité, qu’il fut frappé et tranché à la gorge par le premier – ou le second – des orcs qui foulèrent le pont de l’Akir, elle choisit de se souvenir uniquement de cette sérénité, passant outre le sang et la chaire, oubliant le trou béant là ou avait été son cœur.


Plus tard viendraient les regrets, le sentiment incommensurable de gâchis. Le refus de se battre et de perdre pour des choses qui n’en valent pas la peine dans une vie courte qu’est l’existence humaine. Mais à ce moment là, ce fut la haine qui l’emporta. Et la gamine de quinze ans qu’elle était alors, un peu trop grande, et beaucoup trop maigre, chargea à mort un groupe d’orc, sans aucun instinct de préservation, avec pour seul but celui de faire le plus de dégât possible avant de rejoindre son frère dans la mort.


Elle appris plus tard, des lèvres du second et unique rescapé de l’Akir, qui lui sauva la vie ce jour là, qu’elle parvint à en tuer deux. Visiblement, ils ne s’attendaient pas à ce qu’une frêle humaine puisse être prise d’une furie meurtrière. L’homme qui restait - un ami de son frère, homme trop vieux pour être utile en temps de guerre, mais trop sage pour être inutile en mer – parvint à la tirer à l’eau en profitant de la désorientation des peaux vertes pour la passer par dessus bord. Elle perdit connaissance. Et par une bonne étoile, un dieu quelconque ou un simple tour du destin, elle fut parmi les trois seuls navires qui réchappèrent de ce qui deviendrait le carnage de Theramore, point final de la marine tirassienne telle qu’on l’avait connue, fière, presque hautaine, régnant sur les mers comme un prédateur sur les restes d’une proie.


Ce jour là, Maroussia appris, outre la douleur de la perte et de la frayeur de la mort, deux leçons. Et si elle rejetait alors en bloc l’éducation austère qu’elle avait reçue dès l’enfance, elle n’en demeurait pas moins une Hodge, si bien que ces leçons furent sur elle un coup de marqueur indélébile.


La première était la libération dans la rage. L’adrénaline aveuglante de ne plus discerner l’humain dans l’inhumain, de ne jamais se fier aux apparences. La plus frêle et jeune personne peut devenir meurtrier, si ce n’est bourreau. La rage libère de la peur, et il n’y a plus d’ordre, de hiérarchie, uniquement le fait de tuer pour ne pas mourir. De tuer, pour mourir plus tard. Plus d’héroïsme, uniquement de la rage.

Elle apprendrait plus tard à contrôler sa rage. Trouvant en hiérarchie l'unique moyen de la canaliser. Acceptant l'ordre, les échecs, et maintenant toujours cette distance salvatrice avec ceux pour qui elle n'hésiterait pas un instant à donner sa vie. L'ordre devint gage d'efficacité, et l'efficacité devint synonyme de survie. L'exploit individuel n'est rien face à un groupe soudé. Si ce jour là elle aperçu l'idée, comme tout apprentissage, il lui faudrait du temps, des rencontres et des pertes, pour l'accepter. Il n'était pas tant question que de cacher des sentiments ou de les amoindrir, mais de faire passer toujours le collectif avant l'individuel. Le quantitatif, aussi. La vie d'un frère n'est finalement que peu face à la vie de milliers d'autres. Et si elle pleura longtemps ce jeune homme qu'elle avait presque idolâtré, pas un seul instant elle pensa revenir en arrière.

La seconde, c’était la force de la loyauté. Elle aurait sans doute préféré mourir ce jour là, que de vivre avec les morts. Mais les vivants ne se battaient pas pour eux. Pas pour une cause qui les dépasse. Pour ceux qui se tenaient encore là, à côté d’eux. Elle mis du temps a assimiler cette seconde leçon. Elle l’a refusa, se détesta longtemps pour cela, détesta l’homme a qui elle devait son salut.  Mais elle compris ensuite que s’il existe des combats vains, certains doivent tout de même être menés.


On ne retrouva pas le corps de Théodore et des centaines d’autres qui périrent ce jour là. On ne les chercha pas. Maroussia Hodge rentra à Boralus avec tous les honneurs dus aux survivants des bavures de guerre. On lui proposa un poste de quartier-maître, à bord d’un des derniers navires de guerre que comptait désormais la flotte tirassienne.

Son père fit d’elle un héros, elle qui pourtant s’était engagée en secret et contre l’avis paternel, quelques mois auparavant. Il n’avait plus d’aîné, mais il lui restait une fille. Une fierté de substitution, pâle copie de son préféré, mais qui l’empêchait de sombrer dans le chagrin.

Sa mère, elle, se mura dans un silence qui ne la quitterait pas jusqu’à son lit de mort. Un silence réprobateur, plus pesant que toutes les phrases qu’elle aurait pu prononcer. Elle aurait préféré perdre sa fille que ce fils qu’elle chérissait tant, si bien qu’elle reporta sur Maroussia les causes de son chagrin, voyant chaque jour en elle le visage de ce qu’elle avait perdu.


Soixante jours après être rentrée à Kul Tiras, Maroussia Hodge pris à nouveau la mer. L’ombre de son frère pesait sur elle plus que sur quiconque. Mais à choisir, elle aurait affronté tous les silences assassins de sa mère plutôt que la fierté, tonitruante, de son géniteur.

Elle n’était pas un héro. Les héros n’existaient pas. Et c’est à bord d’un navire qui ne portait aucun pavillon, aucune affiliation, aucun but si ce n’est celui du gain, qu’elle quitta pour de bon l’île de son enfance.

Sans aucune soif d’aventures, en ayant perdu toute trace de curiosité enfantine, mais sans regrets, et sans un regard en arrière.

***


Dernière édition par Maroussia Hodge le Ven 28 Sep - 18:05, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Maroussia Hodge, de Kul Tiras à Kul Tiras.   Mar 15 Mai - 17:13

Chapitre II – Cabestan


Treize ans auparavant.

Maroussia Hodge ramena une mèche de cheveux noirs derrière son oreille, essayant vainement de dégager son visage. L’ambiance était moite, la chaleur écrasante et le soleil à son zénith, rendant le temps difficilement supportable alors que le vent jouait aux grands absents. Elle soulevait des caisses avec automatisme, maillon d’une chaine bien huilée qui consistait à charger le navire marchand sur lequel elle officiait en tant que navigateur. Ils lèveraient l’ancre le lendemain, à l’aube, en direction de Baie-du-Butin pour remonter ensuite la côte afin de rejoindre Ménethil, en passant par Hurlevent.

Corsaire, tel était désormais son nom. Un mot qui englobait une palette de réalités différentes, mais qui consistait globalement à donner son temps, ses compétences et son sang au meilleur payeur, pour l’amener à bon port.

Cela ferait bientôt deux ans qu’elle avait quitté Kul Tiras. Elle avait beaucoup voyagé, et appris une manière différente de naviguer. De se battre, aussi. Là ou elle maîtrisait l’escrime traditionnelle, dure et rigoureuse des maitres d’armes insulaires, elle s’était initiée au combat déchainé de ceux qui apprennent par eux même, avec pour seul but celui de tuer et de ne pas être tué. Moins d’honneur, moins de codes, mais tout autant d’efficacité. A croire qu’un bon coup de genoux dans les couilles était souvent la solution à bien des problèmes.

Elle avait aussi rencontré des gens qu’elle n’aurait jamais côtoyé, en restant dans la tirassienne, ou pire, en devenant maîtresse de maison et mère de famille, dans la juste lignée de la Maison Hodge. Chemin tracé qui lui semblait bien éloigné désormais, alors que le seul trait commun que partageait les femmes et les hommes avec lesquels elle travaillait était l’amour de la mer, et le culte de la liberté. Ou la fuite. Maroussia s’était aperçu, au fil des rencontres, que l’on terminait souvent sur un navire pour éviter ce qui se trouve à terre, que ce soit une amante éconduite ou des dettes. En général les deux.

Deux années, ou elle avait aussi appris à aimer. Apprendre, un mot sans doute antinomique au fait même d’aimer, mais la jeune kul tirane demeurait une Hodge, qu’elle le veuille ou non, et malgré ses tentatives pour se laisser aller à l’insouciance ou à la frivolité, elle maintenait autour d’elle une carapace épaisse qui s’exprimait autant par la distribution de quelques coups de pieds au cul – notamment aux grands gaillards pleins de bon sentiments mais beaucoup trop convaincu de leurs bons droits, intrinsèquement liés à leur force – et son incapacité latente à lâcher du lest. Elle suivait un quotidien bien huilé, et si elle participait avec joie aux boutades et aux cuites de tout corsaire digne de ce nom, elle était toujours la première levée, à s’entrainer sans cesse, à manœuvrer, à réfléchir à des améliorations. Cette austérité naturelle s’apparentait à une certaine forme d’autorité, qui détonnait avec ce qu’elle était encore, une simple gamine qui atteignait à peine les dix-huit printemps. Elle lui avait valu le surnom de « Crestfall », en lien avec cette ile au large de Kul Tiras, dont les habitants sont réputés pour ne pas être commodes, et parce que Hodge en faisait réellement qu’à sa tête.

- Hé ! Crestfall ! Tu as vu l’arrivage de bleus ?

Maroussia tourna la tête en direction du cri, sortant de ses pensées. Elle déposa la caisse qu’elle portait sur ses épaules au sol, le tintement indiquant qu’il s’agissait sans doute de bouteilles de rhum.

- Y’a au moins trois navires. Ils ne déconnent pas, les bougres. Port-Coton à côté, c’est du petit lait, repris Tobias, admiratif, en observant la baie de Cabestan.

Hodge suivit son regard, et put que confirmer les dires de celui qu’elle considérait comme un ami. Les « bleus », les jeunes navires de l’Alliance, avaient une certaine classe, qui lui rappelait le panache de la flotte tirassienne.

- Ils ont du cran, de venir s’installer au mouillage ici, répondit-elle, en scrutant toujours les étendards bleus et or qui pendaient aux mats, repliés sur eux-mêmes.

- Du culot, ou des envies suicidaires. Ogbert m’a dit que le Cartel s’en frottait déjà les mains. Je n’sais pas combien de temps ils comptent rester, mais ça va relancer l’activité des tavernes et des bordels. Sans compter les courses et les combats de chiens.


***


L’ambiance dans la taverne était survoltée. Deux hommes combattaient sous les acclamations d’une foule imbibée et désinhibée, et des gobelins faisaient tourner monnaie et verres, professionnels. Dans une alcôve se tenaient quelques soldats de marine. Ils portaient l’insigne de la flotte mais avaient troqué leurs tabards, tâchant visiblement de se faire discret.

Discrets, ils ne l’étaient pas, et subissaient les regards intéressés – envieux ou dédaigneux – de nombre de corsaires et de mercenaires présents dans la taverne.
Du haut du perchoir que représentait sa balustrade, Maroussia les observait avec attention. S’ils présentaient un détachement certain, presque calculé, nul doute qu’ils demeuraient sur leurs gardes, et à raison. Cabestan n’était pas une ville de prédilection pour des soldats de l’Alliance, et si elle représentait un lieu de fêtes et de villégiature privilégié, elle n’en demeurait pas moins dangereuse, que l’on porte le bleu ou le noir. Au royaume des gobelins, tout avait un prix, et il se mesurait en général en or, ou en son équivalent de Kaja’mite. Le risque était en général proportionnel au gain, et nul doute que certaines têtes brulées seraient prêtes à tenir tête à des soldats pour quelques pièces de plus.

- Et bien, Crestfall, tu es bien pensive, ce soir. Tu as perdu le goût sucré du rhum et de la douceur de mes lèvres ?

Maroussia étira un sourire à la remarque aussi cavalière qu’usuelle de ce nouvel interlocuteur, dont la seule chose notable était cette crinière de crins noirs et épais, qui lui rappelait les Fjord fougueux de Drustvar, petits, trapus et teigneux.

- J’ignorais que je te manquais autant, Sam. On se croise tous les trois mois, et cela me suffit amplement. Tu devrais d’ailleurs moins consommer de sucre, tu t’empâtes.

Le dénommé Samuel posa la main sur sa chemise à l’emplacement du cœur, aussi théâtral que faussement blessé. Il esquissa un nouveau sourire, non dépourvu d’un certain charme pour qui est davantage sensible à la sauvagerie qu’à l’ordre.

- Ah, Crestfall… Trois étreintes en deux ans, et tu mords toujours autant. Je me languis chaque jour un peu plus de ne pas partager ton bord. La paye du Port-Coton serait un peu plus onéreuse que je signerai avec la vieille Bianca ce soir même ! Mais aucune femme, aussi belle soit-elle, ne vaut son pesant d’or…

S’en suivit une longue discussion entre les corsaires sur quelle femme aurait bien pu, elle, valoir son pesant d’or. La liste s’avéra rapidement aussi courte que blasphématoire, des noms tels que Jaina Portvaillant ou Sally Blanchetête tournant en boucle dans toutes les bouches, si bien que la conversation dériva vers un autre sujet de débat d’une importance extrême : les capacités mutuelles du Port-Coton, le navire marchand dirigé par Bianca, surnommée dans ses mauvais jours « le Tyran », et le Gisèle, un navire du Cartel Gentepression, aux missions plus rentables, dont le risque était disproportionnel à la légalité.
Maroussia Hodge profita du chaos propre aux débats futiles mais enflammés pour se replonger dans ses pensées, sirotant un second ou troisième rhum. A quelques mètres de là, sans qu’elle ne le remarque, un homme en bleu et à l’insigne de capitaine ne la quittait pas des yeux.


***


- Et bien, les bleus, on se tire déjà ? Ça boit un petit coup, ça tire un petit coup, et ça fait profil bas ?

La nuit était bien avancée, et le soleil de plomb avait laissé la place à une nuit qui se rafraichissait d’heure en heure. Cabestan était calme, si ce n’est le léger chahut que l’on entendait à l’autre bout de la ville, dans la dernière taverne encore ouverte. Les soldats de l’Alliance étaient sorti à la fermeture du Chien Galant, avec pour seule compagnie quelques coups dans le nez. Maroussia les avait suivis, sans savoir pourquoi. Sans doute avait-elle besoin d’action, d’autre chose que ces perpétuelles soirées de beuverie, dont elle espérait qu’elles se terminent en rixes exutoires, ou elle prendrait un plaisir éphémère à casser quelques nez.

- Votre pauvre mère vous a visiblement mal éduqué, Monsieur. La moindre des politesses est d’initier une conversation par les introductions d’usage.

L’homme qui répondit d’une voix courtoise, presque flegmatique, était celui de la taverne. Le chef, le capitaine, Maroussia s’en était rapidement rendue compte. Il n’était pas spécialement grand ou carré, le cheveu blond, la barbe parfaitement taillée. Il dégageait une certaine force, de celle qui se mesure davantage dans les yeux que dans la circonférence d’un bras.

Le rufian qui les avait alpagué, visiblement un homme du coin, sembla quelque peu surpris par cette (absence de) répartie, et plissa les yeux. Il était passé maître dans l’art de déclencher des rixes, et les soldats en civils ne réagissaient pas comme il s’y attendait, à savoir une escalade dans les insultes, avant la désescalade par la violence. Il se reprit, plissa les lèvres et cracha au sol.

Non loin de là, dans l’ombre d’un porche, Maroussia observait la scène, hésitant à intervenir. Un homme, même le plus grand des poivrots, n’attaquerait jamais à un contre dix, surtout des soldats de marine. Il devait avoir du renfort, non loin de là. Sur les toits, sans doute, et tapis dans…

L’homme siffla trois fois. La jeune kul tirane avait vu juste, et une vingtaine d’individus, hommes et gobelins, pour la majorité d’entre eux, sautèrent des toits les plus proches pour venir encercler le groupe de militaires, prévenant ainsi toute tentative de fuite, selon la très connue « technique du coupe gorge » dans les milieux des petites et grandes frappes, du non de la ruelle cul-de-sac du même nom, qui ne comptait plus ses victimes, à Hurlevent.

Les soldats resserrèrent les rangs, par automatisme. Ils n’étaient pas ou peu armés, mais avaient pour eux la discipline militaire, souvent synonyme d’un sang-froid à toute épreuve.

- Et bien, Mademoiselle Hodge. Vous nous donnez un coup de main, ou vous faites dans le délit de fuite et dans la non-assistance à personne en danger ? Reprit le Capitaine blond, qui ne semblait accorder aucune attention aux ombres qui tombaient une par une autour de lui. Il regardait Maroussia, avenant, presque malicieux. Il attendait une réponse.

Maroussia hésita un quart de seconde, tergiversant sur le fait même que le capitaine connaisse son nom. Mais le coup de poing que se prit l’homme à la gauche de celui qui, elle l’apprendrait plus tard, s’appelait Frédéric Duchêne, la mis en ordre de marche. Elle se fraya sans mal un chemin vers le groupe de soldats, brulant en quelques secondes une solide réputation auprès de la pègre de Cabestan. Et s’en forgeant une nouvelle, plus timide, dans la marine alliée.


***


Quelques longues minutes, hématomes et côtes cassées plus tard, le capitaine Duchêne lui proposa de rejoindre son bord. Retrouver le militaire, pour servir sous un pavillon qui n’avait ni ancre ni vert. Une nouveauté. Des valeurs pour la plupart inconnues, rejetées pour le reste. Maroussia promis d’y réfléchir.

Il ne lui fallut que le court chemin vers le quai ou était amarré le Port-Coton pour prendre une décision : deux ans d'amitiés, qui, si elle était restée dans les clous dorés de sa vie à Kul Tiras, elle n’aurait jamais daigné rencontrer. Deux ans pour apprendre une nouvelle forme d’humilité, à être remis à sa place, en bas de la chaine alimentaire. A accepter les mains tendues, mais à veiller à ce qu’elles n’agrippent jamais le bras, au nom des meilleurs sentiments du monde.

L’indépendance. Etait-ce réellement cela, la liberté ? En quittant la marine tirassienne, elle pensait avoir de comptes à rendre qu’à elle-même, de ne dépendre de personne. Mais en vérité, elle rendait des comptes à un ennemi bien pire et plus insidieux que le plus tyrannique des chefs militaires : l’ennui. Outre le besoin d’aventures, il lui manquait une chose que la plus belle tempête ne parviendrait à combler, un sentiment d’utilité, de participer à son échelle à la marche des choses.
N’était-ce pas vain de pouvoir voyager partout, de pouvoir tout quitter en un battement de cil, lorsqu’on ne savait pas ou on voulait aller ?

Lorsque l’aube se leva, le lendemain matin, deux navires levèrent l’ancre en direction des Royaumes de l’Est.
L’Aspirante Maroussia Hodge se tenait du haut de ses dix-huit printemps, perchée à la vigie, laissant le Port-Coton se transformer en une minuscule tâche blanche, à l’horizon. Elle avait signé dans la nuit son contrat d’engagement, rejoignant l’Antidote, navire de guerre de l’Alliance, à bord duquel elle passerait quelques années, et quelques aventures.

***
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MessageSujet: Re: Maroussia Hodge, de Kul Tiras à Kul Tiras.   Mer 27 Juin - 15:59

Chapitre III. Kezan [Partie 1]




Treize ans auparavant.

Maroussia Hodge divaguait. Les minutes paraissaient être des heures, et les heures des journées qui se succèdent, sans foi et sans fin. A son arrivée sur l’île – abandon serait le terme exact – elle avait bien tenté de compter les jours et les heures, de rationner les huit gorgées d’eau que contenait sa gourde, et trouver un pan d’ombre sous une mince feuille de cocotier. Elle avait tenu trois jours, peut-être quatre. Mais le morceau de roche sur lequel elle était perchée, pas plus grand qu’un ongle de pouce si on faisait de la mer une femme, peu verni en plus, écailleux et écaillé, désert, minuscule, n'offrait rien d'autre que du sable et un unique cocotier. Un véritable cliché d'île déserte, avait pensé Maroussia en étirant un sourire, au moment ou elle n'était pas encore trop assoiffée pour être capable de faire preuve d'un trait d'humour.

Elle n’avait aucune idée d’où elle se trouvait. Mer du Sud, comme en témoignait le climat humide, les vêtements qui collent à la peau, et un vent qui souffle par rafales, sans apporter de réelle fraicheur. Une minuscule île dans la Mer du sud, telle une aiguille dans une meule de foin… Que personne ne cherchait, d’ailleurs.

L’eau turquoise du lagon, à quelques mètres à peine, lui rappelait sa soif incessante, de celles qui brûlent une gorge plus qu’elles ne l’irritent. Tentatrice, mais inaccessible. Elle qui n’avait jamais manqué de rien étant enfant touchait du doigt ce désir lattant d’obtenir ce qu’on ne pouvait avoir, et cette faim, bien loin du simple « creux », qui remue le cœur et les tripes. La tirassienne ne pensait qu’à ça depuis la première et dernière noix de coco, cueillie au sommet de l’unique palmier de cette maudite bande de sable dénommée par quelques savants insipides « atoll », mais qui n’était rien d’autre qu’un caveau funéraire – le sien – si tant est qu’on remplace la pierre par le sable et la mer.

Maroussia se surpris à sourire face à tant de cynisme. A choisir une mort douce, elle aurait préféré la neige au soleil. Le froid permet de s’oublier lentement, alors que le cœur et le corps ralentissent pour s’arrêter en douceur. Ici, elle pouvait deviner à l’avance l’odeur de décomposition de son propre corps, qui ne tarderait pas à exsuder, une ou deux heures à peine après son dernier souffle.

Effectuant un léger mouvement qui lui valut un effort titanesque, elle atterrit sur le dos, reposant sa tête au pied du cocotier, sur un semblant d’oreiller en sable. Comment en était-elle arrivée là déjà ? Ah oui. Encore une connerie de l’Alliance.

***



Elle avait rejoint l’Antidote et son capitaine, Frédéric Duchêne, deux mois auparavant. Soixante jours, plus riches en émotion que les deux années qu’elle avait passé dans la marchande. Maroussia s’était abreuvée de connaissances comme un animal à une source d’eau fraiche, suivant le rythme effréné de celui qui deviendrait quelques années plus tard Amiral, mais qui pour l’instant se contentait de mener à la baguette son équipage. Duchêne était gilnéen, et parmi les plus sympathiques d’entre eux. Il n’avait pas l’austérité des Hodge et la franchise – ou la récrimination des Kul Tirans, il était même plutôt aimable, charmeur, voir enjôleur… Avec les autres. Les titans seuls savent pourquoi, il considérait Maroussia comme un déchet, une moins que rien, le barreau cassé sur l'échelle alimentaire azérothienne. Une fois encore, son orgueil en prenait un coup. Si elle ne s’attendait pas à être traitée avec déférence, elle avait enfin compris le sens du mot bizutage, et il ne s’agissait pas d’astiquer le pont ou d’être de corvée de latrines. Outre un entrainement continu, qui commençait à l’aube, avec pour seule et unique compagnie l’ambivalent Duchêne, la cadette des Hodge était testée en permanence, tant sur sa maîtrise martiale que sur ses connaissances maritimes, et par-dessus tout, sur son cran. « Faire ses preuves », une phrase qui raisonnait comme une sentence, encore et encore, au creux des lèvres visiblement inlassables de Duchêne. Maroussia en faisait deux fois plus que les autres, pour être deux fois moins bien traitée. Et si elle avait beau s’endormir en se répétant inlassablement « qui aime bien châtie bien », elle doutait désormais, seule sur ce morceau d’île, que le dicton s’avérait vrai.

Tout avait pourtant bien commencé, quelques jours auparavant. Maroussia était pour la première fois parvenue, du haut de ses dix-huit printemps, à faire mordre la poussière à Duchêne. Le capitaine cachait bien son jeu, et sous un profil équilibré, sèchement musclé, il maniait parfaitement l’épée bâtarde, aussi vif qu’un feu follet. Hodge commençait déjà a regretter le grand large des corsaires et l’air frais des libre-penseur, tant le capitaine lui rappelait l’éducation stricte de son père, saupoudré qui plus est de cet horrible orgueil gilnéen qui consistait à souffler du vent avant de virer de bord, lorsque la tempête arrive.

Lorsque son coude était venu se poser sur son torse, au niveau des bronches, coupant la respiration de son capitaine, la jeune tirassienne s’était retenue de jubiler. Elle avait reculé d’un bon mètre, sans l’aider à se relever, s’en tenant à la position militaire. Si Duchêne était resté parfaitement stoïque, se contentant d’épousseter ses vêtements, l’ombre qui avait embrasé son regard, mélange de fierté bafouée et d’une certaine admiration, encore timide, était perceptible par tous. Le Capitaine avait étiré un simple sourire, avant de marmonner un vague « Tu es prête. »
Prête à quoi, s’était-elle demandé. Mais cet imbécile de Duchêne n’avait rien voulu lâcher, si ce n’est les mots « épreuve de survie », « s’endurcir », « grands projets ». La journée avait passé, quotidien parfaitement huilé, et elle avait rejoint son hamac assez tard dans la nuit, se laissant porter par un sommeil salvateur. Qui ne s’était pas éternisé.

Deux matelots étaient venus la réveiller en pleine nuit, lui bandant les yeux et lui attachant les poignets. Elle avait hurlé, mordu, tempêté, et sans doute cassé un nez – songeât-elle dans une poussée de satisfaction stupide – jusqu’à être amenée sur le pont, en ne portant, pour couvrir son plus simple appareil, qu’une chemise blanche bouffante et des braies en cuir. La voix de Duchêne donnait quelques ordres brefs, et elle fut hissée par-dessus le bastingage, pour être posée dans une barque. Visiblement, le navire était au mouillage. En barque, elle avait été transportée jusqu’à ce maudit rocher qui faisait office d’ile, laissée avec un semblant de couteau et une gourde d’eau. Elle n’essayait même plus de se débattre. Duchêne lui avait simplement ordonné, en guise d’adieu, de « le rejoindre au port le plus proche. Et de survivre. »

Prête à mourir, Maroussia ne l’était pas. Mais sans eau, elle n’avait plus la force de continuer. Continuer à… attendre. Car Duchêne ne pouvait, en la laissant ici, tester rien d’autre que sa résistance. Elle n’avait aucun moyen de s’enfuir, étant incapable d’ouvrir la mer en deux, ou de faire appel à des dauphins dressés, des tortues géantes et des poissons volants... Pas un seul passage, pas l’ombre d’une voile blanche à l’horizon. Rien, si ce n’est les reflets des nuages sur les vagues, qui provoquaient des légers scintillements devenant de véritables ascenseurs émotionnels. Si peu de chance, alors qu’elle avait suivi la méthode à la lettre. Elle avait usé de son couteau pour récupérer suffisamment d’écorce du cocotier pour en faire une ébauche de feu, utilisable si des sauveteurs venaient apparaitre à la ronde. Bu une gorgée d’eau. Aiguisé une branche de bois un peu vert, pour en faire un harpon de fortune. Tenté de pêcher, récupérant un poisson minuscule et des bigorneaux. Bu une gorgée d’eau. Hésitant à allumer le feu, pour finalement y renoncer, mangeant le poisson cru. Bu une gorgée d’eau. Elle avait creusé entre les roches, sous l’unique cocotier, cherchant, plus qu’une source d’eau, quelques sillons, traces, flaques… Sans aucun succès. Bu une gorgée d’eau.

Il ne lui restait qu’une gorgée, d’après la légèreté de sa gourde, qu’elle tenait précieusement, ou avec la force du désespoir, contre son cœur. Elle regretta un bref instant de n’avoir eu aucun talent particulier pour les arcanes, contrairement à sa cousine Carmen, imaginant le plaisir de pouvoir se téléporter, sans être freiné par l’espace ou le temps.

Elle se téléporterait sans doute chez ses parents, à Boralus, ou mieux, chez sa tante, dans la Vallée de Chantorage… Elle glisserait les pieds sous la table, réclamant de la viande de sanglier braisé, et des champignons sautés, flambés à l’armagnac… Elle boirait jusqu’à en vomir, cette eau si fraiche tirée du puit, ou celle d’une des rivières, déversant l’eau glacée des montagnes alentours…

***



- MAROUSSIA ! Lâchez cette épée et revenez ici, tout de suite,crie Gustave Hodge d’une voix grave, sans aucun doute paternelle.

Boralus, la grande cour de la maison de ses parents, recouverte de neige. Les rires de ses frères, Marcus et Fanarion, alors que Théodore lui sourit, amusé.

- Tu vas te faire encore engueuler, Crestfall. Je ne pourrais pas toujours te couvrir.

Théodore est jeune, dans ce souvenir. Quinze ans, tout au plus. Maroussia quant à elle approche des neuf ou dix ans. Elle lâche l’épée des mains, ou du moins, le morceau de bois grossier qui lui sert d’arme chevaleresque, tentée de se cacher derrière son aîné. Mais le radar paternel est plus aiguisé qu’un sonar de fabrication gnome, et elle revient finalement en direction de ses parents, traînant des pieds.

- Je suis vraiment navrée Monsieur, reprend une grande femme menue - dont les cheveux se rapprochent davantage de la fourrure d’un renard des montagnes plutôt que du corbeau de ceux de son époux – Maroussia est une bonne petite, mais elle souffre d’un mal bien connu des jeunes gens de son âge, elle a la bougeotte.

A ses mots, Mélina se penche vers la gamine brune et tente en vain de la recoiffer, se contentant de lui adresser un regard désespéré, agrippant sa main dans la sienne, palissant à vue d’œil au vu de ses paumes meurtries et de la noirceur de ses ongles.

- Je vous en prie, très chère, votre petite dernière est charmante. Même si elle semble bien plus intéressée par des occupations de garçons que de jeunes filles, dit-il d’une voix légère, étirant un sourire.

L'homme est blond, assez jeune, il doit approcher des trente ans.

- Que voudrais-tu faire, plus tard, mon enfant ? Reprend-il en se penchant vers elle à son tour, l’observant, si ce n’est avec intérêt, avec un amusement curieux.

- Je vais être Course-Orage.

La voix est ferme pour un si jeune âge. Elle exprime davantage une conviction, presque inébranlable, qu’une simple supposition. Maroussia rend un regard gris, vif et observateur, à cet homme qui à travers ses yeux à déjà l’âge d’un vieillard, et ne doit pas forcément être craint comme le sont ses parents. Elle étire un sourire.

- Course-Orage… ? Demande-t-il, se tournant vers Gustave et Mélina Hodge, qui se tiennent toujours tous les deux droits comme des i, alternant entre des regards outrés vers leur progéniture, et surpris de l’intérêt de leur invité pour elle.

- Des chevaucheurs de griffon, qui officient dans notre armée, répond calmement Gustave dans un sourire. Mélina, elle, se contente de faire disparaître Maroussia dans ses jupons, la traînant de force vers l’entrée de la demeure.

- L’esprit dans les airs et le pied marin… Un combo gagnant, reprend simplement Frédéric, le regard amusé et le sourire courtois. C’est dans le sang.

Gustave Hodge hausse légèrement les épaules, peu sensible à la flatterie, mais le jeune gilnéen blond, quartier-maître de la marine du même nom, est là pour affaires, et il se montre particulièrement poli.

- Venez, reprend t-il dans l'ébauche timide d'un sourire. Je vais plutôt vous présenter mes fils.

Maroussia ouvre soudainement les yeux, sortant de ses rêveries. Frédéric… Frédéric Duchêne ! Voilà donc pourquoi cet enfoiré connaissait son nom. Une connaissance de sa famille. Elle parvenait enfin à remettre tous ses sentiments de déjà-vu, ce visage plus ou moins familier au bon endroit. Que faisait-il à Boralus, près de dix ans auparavant… ?

La kul tirane chassa les questionnements de son esprit, mû par un nouveau sentiment de revanche. Elle refusait de mourir ici, de manière si peu honnête, et ce morceau de terre sableuse ne deviendrait pas sa tombe. Elle se releva, retenant une grimace de douleur, pris son couteau de fortune et entreprit de tailler franc dans le tronc du cocotier. A l’ouest, le soleil entreprenait sa descente. Plus loin encore, invisible à l’œil nu pour l’instant, l’île de Kezan devait être en pleine effervescence.

Maroussia but sa dernière gorgée d’eau.

***
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Maroussia Hodge

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MessageSujet: Re: Maroussia Hodge, de Kul Tiras à Kul Tiras.   Ven 28 Sep - 17:11

Chapitre III – KEZAN [Partie 2]


Treize ans auparavant.

- Crestfall… ?

Une voix atténuée se fit entendre, étouffée, comme si elle se trouvait derrière une imposante cloison, qui à cet instant n’était rien d’autre que l’esprit léthargique de Maroussia Hodge. La voix ricocha sans l’atteindre, alors que les mots glissaient sur elle comme le ferait de l’eau sur une surface plane. Des mains l’empoignèrent, pour la secouer sans ménagement. La voix se fit plus proche encore, sans doute suffisamment inquiète pour se draper de trémolos hargneux.

Et soudain, la libération. Le froid glissa dans sa bouche, l’eau inondant sa gorge, le goulot de la gourde trouvant tant bien que mal son chemin entre ses lèvres gercées et creusées par le sel et la déshydratation.

Maroussia commença par s’étouffer, comme si elle ne pouvait avaler ce trop-plein de vie. Quelques heures auparavant, l’espoir avait finalement laissé sa place à la résignation. Après avoir élagué le seul palmier de l’île dans l’idée saugrenue de le transformer en radeau de fortune, la kul tirassienne s’était rendu à l’évidence : aucune terre, aucun rocher ne découpait l’horizon, et hisser la moitié de son corps sur la surface émergée d’un plateau de bois fait de bric et de broc, reviendrait sans doute à précipiter sa mort. Aucun naufragé ne tenait seul plus que quelques miles marins, et les histoires d’aventurier parvenant à effectuer la longue et périlleuse traversée entre les Royaumes de l’Est et Kalimdor dans une coquille de noix tenaient des simples légendes.

- Crestfall, remues toi bon sang !

La jeune femme toussa, recrachant en filet un mélange de bile et d’eau. Et enfin, ses lèvres s’ouvrirent, avides. La vie revint à mesure que l’eau coulait en elle, gorgée après gorgée. Une fois la gourde vidée, elle en quémanda une autre, tendant son bras à l’aveuglette, manquant visiblement, au cri rageur qui se fait entendre, puis aux rires, d’éborgner son sauveteur. Une nouvelle outre apparut entre ses mains.

Il en fallut près de sept pour que Hodge commence enfin à penser à autre chose que sa soif, et à penser tout court.

Ouvrant un œil, puis l’autre, elle se hissa à la verticale, grommelant sous l’effort. Elle se trouvait sur le pont d’un navire qu’elle connaissait étrangement bien pour l’avoir foulé à plusieurs reprises, le Gisèle. Sans s’appesantir sur le pourquoi du comment, avec l’impression palpable d’être une simple carte dans un jeu de hasard que se livrerait les dieux très anciens, elle étira un franc sourire à ce bon vieux Sam, heureuse de voir une tête connue, ces cheveux décoiffés et cette barbe hirsute, ces yeux foncés lui rappelant la couleur des eaux des canaux des bas quartiers de Boralus.

- Sam, murmure-t-elle d’une voix rauque et encore desséchée. Je n’ai jamais été aussi heureuse de te voir.

Le jeune homme lui adressa un sourire conciliant qui, en d’autres circonstances, lui aurait valu un coup de coude dans les côtes, pour le remettre à sa place.

- Vois cela comme un coup du destin, ma chère. Nos chemins se rencontrent à nouveau malgré les pronostics et ta fuite honteuse de Cabestan, sans un regard, un seul mot d’adieu, ou un au revoir. Pire, imagine ma désillusion lorsque j’ai appris que tu avais rejoint les bleus… Tu as eu une chance isolante, ma belle. On approchait de Kezan lorsqu'on a vu les flammes, au loin. J'ai ordonné aux gars d'aller jeter un œil, au cas ou ça ne serait pas un coup d'un pirate de la Mer du Sud.

Samuel, qui dans une autre vie aurait fait une brillante carrière de saltimbanque, eut pour toute réponse qu’une moue amusée qui aurait pu être charmante, sans ces lèvres gercées, ce visage creusé, ce teint blafard et des dents qui en seulement quatre jours devaient avoir perdu de leur blancheur et de leur vitalité.

- Repose-toi, reprit-t-il finalement. Je vais t’installer dans ma cabine.

« Dans ma cabine ? » se demanda vaguement Hodge alors qu’on la transportait avec bien trop d’égards à son goût dans l’élégante pièce située en poupe du modeste navire, dans cet emplacement choyé et envié pour sa largeur et sa stabilité en cas de gite.

Visiblement, Samuel avait pris du galon, et pas qu’à moitié. La cabine qui désormais lui servait de chambre indiquait le Gisèle avait un nouveau capitaine. Sans doute était-il venu à bout de Bianca, qui leur menait à tous la vie dure. Hodge se demanda si elle avait passé l’arme à gauche par la force des éléments et des humeurs de Neptulon, ou s’il avait été plus qu’un simple spectateur de sa fin prématurée. Sam avait toujours été ambitieux, et récupérer le poste de Capitaine d’un navire marchand comme le Gisèle, qui plus est avant ses vingt-cinq printemps, témoignait d’une grande force de caractère… et d’une concupiscence qui ne tarderait pas à l’envoyer par le fond, mais cela, ni Hodge ni le brun n’auraient pu le deviner à l’avance.

Elle mangea avec appétit, l’estomac dans les talons, acceptant ensuite sans rechigner de se servir dans les réserves d’eau douce pour faire ses ablutions, puis de se glisser dans un lit qui n’était pas le sien, profitant même des quelques extravagances de confort que se payaient souvent les gradés de la marine marchande.

***


C’est l’effervescence du port qui réveilla Maroussia aux aurores. Malgré les épreuves de ces derniers jours, la fatigue l’avait totalement désertée, à croire que l’appétit de vivre aidait le corps à se remettre plus vite. Samuel, surnommé « L’épervier » par ses paires depuis qu’ils l’avaient plus ou moins élus capitaine - l’Epervier, car il avait semble-t-il finit par piéger la vieille Bianca dans sa propre souricière - lui avait expliqué que le Gisèle voguait toujours pour le Cartel Gentepression, et qu’ils faisaient cap pour Kezan afin d’y récupérer une cargaison spéciale, dont le caractère officieux semblait promettre bien plus de richesses que son caractère officiel.

Kezan… Hodge n’y avait jamais mis les pieds, mais étant le port le plus proche de l’ilot sur lequel Duchêne l’avait abandonné, elle ne doutait pas de retrouver les voiles bleues et or de l’Antidote dans la rade du port. A cette idée, l’adrénaline pulsait aussi surement que le sang dans ces veines. Elle avait toujours été revancharde, mais cette fois-ci allait au-delà de tous les jeux et les sursauts d’orgueil. Autant pouvait-elle accepter les ordres et le danger intrinsèque à la fonction, les épreuves, la disette et le bizutage sans rechigner, autant être abandonnée sur une île dépassait les bornes. Elle n’avait rien pu faire d’autre qu’attendre le miracle. Et pire, elle savait désormais exactement pourquoi Duchêne l’avait laissé là-bas, et sa motivation n’était en aucun cas lié à une volonté d’apprendre, de léguer, d’éduquer.

Non. Il l’avait abandonné pour lui donner une leçon. Revanchard, face à cette correction qu’elle lui avait enfin infligée lorsqu’ils avaient combattu ensemble. A l’instant même où le dos du gilnéen s’était fracassé sur le bois du pont, il avait préparé sa vengeance. Désirant la remettre à sa place, alors que la kul tirassienne, elle, estimait ne pas en être sortie ne serait-ce qu’une fois de ses gonds. Il avait voulu lui montrer qu’il avait l’ascendant sur elle, que sa vie était entre ses mains, qu’il pouvait en jouer comme bon lui semble. Or, si elle pouvait imaginer mourir pour une cause, elle n’acceptait pas que ça soit pour un homme dont l’orgueil n’avait visiblement d’égal que la connerie.

Il avait failli l’avoir. Après-tout, elle ne devait sa survie qu’à l’intervention du destin, et tout marin de ce nom savait que si la foudre ne frappe que rarement deux fois le même mât, s’en réchapper une fois indique qu’il n’y en aura plus d’autre. Désormais, elle était tout à fait décidée à faire ravaler son arrogance à Duchêne. Et tant pis si cela devait l’entrainer par le fond.

***

Maroussia passa trois jours et trois nuits à préparer son plan. Elle vagabondait dans les rues de Kezan, l’esprit trop accaparé pour s’attarder sur une ville qui pourtant est à elle seule une dangereuse aventure.

Durant ses rares moments de temps libre, elle côtoyait Samuel, qui s’avérait, deux années après leur dernière rencontre, être toujours d’une agréable compagnie. Le jeune homme ne lui avait pas encore proposé de rejoindre son bord, mais ses sous-entendus parlaient d’eux-mêmes. Sans doute laissait-il un peu trop vagabonder ses rêves et murir les fruits de son imagination, Maroussia et lui incarnant non pas des amants maudits, mais un tandem à la vie difficile et aux mœurs légers, aspirant ensemble à une vie d’aventures, qui aurait presque pu être qualifiée de Bohème si le jeune capitaine ne vivait pas uniquement pour l’appât du gain.

Cette vie-là n’avait aucune chance d’éclore, et Maroussia tua dans l’œuf les divagations qu’aurait pu entretenir son ami, sans avoir besoin de ne serait-ce que d’entre-ouvrir les lèvres. Il suffisait de l’observer, à l’affut, aveugle à l’excentricité de Kezan, sourde à son raffut, insensible aux charmes d’une ville qui, à cette époque, se faisait florissante, pour comprendre qu’elle avait emprunté un chemin bien différent du jeune homme, et qu’elle le parcourait déjà allégrement, sans en avoir conscience.

Hodge ne pensait qu’à Duchêne, suivant ses déplacements, circulant de toit en toit pour observer le navire de la longue vue de Samuel, se renseignant sur les habitudes du jour, les tavernes à fréquenter ou à éviter, griffonnant quelques notes qu’elle récupérait sur un carnet en cuir. L’Epervier avait tenté plusieurs fois de lui tirer les vers du nez, mais elle se contentait pour toute réponse d’un sourire aussi énigmatique que franchement agaçant, avant de disparaitre à nouveau pendant des heures.

Maroussia était totalement obstinée. Entêtée, presque. De sa vie entière, cet épisode fut sans doute l'un des rares ou elle employa sa ténacité - qui deviendrait avec le temps connue de l’ensemble de ses proches et de son équipage - dans une entreprise qui oscillait avec la déraison. Elle en retiendrait, d’ailleurs, que la vengeance personnelle n’apporte souvent pas grand-chose d’autre qu’un sentiment de satisfaction trop bref pour pouvoir s’y complaire.

Elle ne souhaitait pas exposer l’Epervier et l’équipage de la Gisèle dans sa dangereuse entreprise. En réfléchissant sereinement, elle était parvenue à la conclusion qu’en cas d’échec, elle risquerait fortement de se faire trouer la peau, et que dans le cas peu probable ou elle réussissait, elle finirait sans aucun doute pendue au bout d’une corde du mât de misaine, ou pire, dans une geôle de la prison de Hurlevent.

Cependant, sa volonté d’aller jusqu’au bout était insatiable. Samuel attribuait son entêtement à une volonté de revanche, et un orgueil bafoué d’avoir été maltraitée de la sorte. Sans doute avait-il en partie raison, la kul tirassienne n’ayant jamais été un modèle d’humilité, surtout dans la fougue de l’âge ou l’on attend du monde qu’il plie le genoux face à ses rêves et ses ambitions, ou l’on transforme en véritable ouragan un seul pavé dans la marre. Mais pour lui rendre justice, les flammes de la vendetta qui réchauffaient le cœur de la cadette des Hodge se consumaient dans un foyer bien plus légitime. Le fait d’avoir été considérée comme un pantin par Frédéric Duchêne, sur lequel il aurait tout pouvoir, lui hérissait le poil jusqu’à la pointe de ses cheveux raides. C’était indigne de l’homme, et inquiétant quant à sa fonction dans l’Alliance. Un Capitaine, qui plus est de la Flotte du Haut-Roi, aurait dû être capable de mettre ses ressentis de côté, de se comporter en homme, en guide et en chef, plutôt que de ressembler à un enfant de nobliau, trop capricieux et volubile pour se satisfaire de tout ce qu’il possède déjà.

***


La veille du départ prévu de l’Antidote pour les Royaumes de l'Est, Maroussia mis enfin son plan à exécution. Elle savait de source sure que si les soldats du navire de guerre se permettraient sans doute une soirée de beuverie, profitant des dernières lueurs de cette ville étrange ou l’on trouvait le pire comme le meilleur, les manœuvriers, eux, resteraient à bord pour assurer les derniers préparatifs de la remise à flot. Moins d'hommes à bord, moins d'ennemis à abattre pour parvenir jusqu'à Duchêne.

Utilisant finalement des quelques ressources dont disposait Samuel, qui se comportait à Kezan comme coq en pâte, ou, selon un autre point de vue, un véritable pigeon. Jouant de ses charmes et de la grosseur de son porte-monnaie, il engraina les quelques humaines suffisamment malchanceuses pour offrir leurs charmes ici – la plupart d’entre-elles payaiant des dettes à vie à un gobelin malveillant en exerçant le plus vieux métier du monde – pour proposer une soirée qui se devait être sous les meilleurs auspices pour des âmes un peu trop solitaires. De cette soirée, les soldats de l’Antidote en gardèrent surement un souvenir, mais pour des raisons bien moins frivoles.

A peine arrivés dans une minuscule taverne d’un quartier relativement aisé - si tant est qu'on puisse réellement mesurer la richesse d'un gobelin par le nombre de bagouze à ses doigts, ou de l'épaisseur des dorures sur sa masure, les soldats furent joyeusement invités à boire un verre – le premier et l'unique de la soirée - de quoi les retenir couchés pour quelques heures. Samuel garda alors un œil sur eux à la demande de Hodge qui, malgré sa folie rancunière, avait toujours sufisamment de jugeotte pour ne pas laisser inconscient dans les rues de Kezan un uniforme du lion, avec pour risque, au mieux, de finir écraser par un engin roulant - marchant - volant de technologie gobeline, ou, au pire, de terminer esclave d’un sous-fifre du Cartel.

Duchêne était le genre d’homme un peu casanier, à s’enfermer pendant des heures pour étayer une lubie quelconque. Maroussia le savait, et une fois l’équipage à terre, elle n’eut pas tant de mal que ça à se hisser jusqu’au pont de l’Antidote. Elle avait choisi d’y aller à la nage, l'air enfumé mais chaud de la ville permettant d’évoluer sans risque d’hypothermie dans une eau qui depuis l’arrivée des gobelins tenait davantage du sibyllin que du turquoise.

Pour son aventure maritime, elle avait choisi une tenue d’un tissu mystérieux, de confection gobeline, collant à la peau mais parfaitement étanche, et qui permettait, dans une moindre mesure, de se conforter dans l’idée de ne pas mourir dans les prochaines semaines d’une maladie étrange qui, si elle avait les consonances d’un cocktail exotique, était dans la réalité que la continuité du goût, de l’odeur, et de la couleur de l’eau qui entourait le port de Kezan. Peu ragoutante.

Arrivée à la proue du navire, Maroussia siffla une fois, une silhouette androgyne apparaissant sur le pont pour lui lancer une aussière par-dessus le bastingage. Alice, une jeune femme au teint si cireux qu'on la soupçonnait de consommer un peu trop d'opioïdes ou autres joyeusetés, s’était montrée apeurée, puis agacée, par la proposition hors-norme et hors-la-loi de l’Aspirante, et si elle avait au départ freiné des quatre fers à l’idée d’être associée à sa vendetta, elle trainait envers elle une vieille dette d’honneur. Les marins, baignant dans un univers entier de superstition, craignaient toujours de couler par le fond avant de régler leurs dettes, et que celles-ci se reportent alors sur un membre de leur famille, ou pire, entrainent leur créancier à maudire leur lignée sur plusieurs générations.

Maroussia, se hissa sur le pont du navire, grimpant en s’encordant à l’aussière. Le pont était presque désert. Adressant à la jeune fille un simple signe de tête, elle prit la direction de la poupe, discrète, bien que dans son sillage se dessinent traces de pas boueuses et odeur nauséabonde.

Parvenant dans la coursive menant à la spacieuse cabine de Duchêne, elle étira un sourire en reconnaissant les quelques notes du violon qu’il affectait tant. Le morceau était mélancolique, une vieille balade qui rappelait sans doute au gilnéen sa ville avant la chute du mur. Le soldat posté en vigie devant la porte portait, comme à son habitude, des bouchons d’oreille tant les sons aigus tirés par l’instrument raisonnaient comme une douce torture à celui affectait à ce poste. Il ne vit pas s’approcher la jeune femme, et encore moins venir le coup de pommeau de son sabre, s’étalant dans un bruit mou au sol alors que Maroussia retenait son corps en serrant les dents. Vérifiant d’un regard qu’il était bel et bien assommé, elle sortit ensuite de son plastron un simple cadenas, double, venant bloquer de l’extérieur la porte de la cabine. Y ajoutant ensuite une couche de colle « extra-forte » d’origine gobeline pour l’obliger à rester sur ses gonds face à une charge violente.

Faisant chemin en sens inverse, elle passa par les cuisines, s’aventurant même jusqu’au carré ou l’ensemble des manœuvriers se tenaient endormis, ayant subi un sort similaire aux soldats à terre. Sans doute était-ce follement déraisonnable, que de saboter un navire de l’Alliance sur une terre aussi inhospitalière que Kezan. Aussi déraisonnable qu’excitant.
Parvenant au pont de commandement, évoluant sur le navire comme s’il était sien, elle s’activa dans les huniers pour hisser la grande voile uniquement, ce qui seule – elle s’y était entrainée sur le Gisèle - lui pris trois fois plus de temps qu’une manœuvre ordinaire. Enfin, elle rejoignit la barre, et, sans prendre une seconde pour savourer le bois rêche entre ses doigts, siffla de nouveau en direction de la proue jusqu'à entendre le bruit caractéristique du bout que l'on détache du corps mort.

Le capitaine de l’Antidote pris conscience que son navire bougeait, rattrapé par le roulement du gite, alors qu’ils avaient déjà quitté la rade de Kezan. Le bruit du violon s’interrompit alors, et des hurlements, puis des grondements furieux se firent entendre, sans parvenir à ameuter l’équipage, conjoint à un sommeil forcé et sans rêves. Le navire, lui, fit cap au nord pendant trois heures, à une allure modérée, le vent venant gonfler par intermitence la seule voile hissée. Hodge était sereine, s’occupant des manœuvres, prenant son temps, bercée par le roulis des vagues et un nouvel air de violon, comme un aveu du désespoir de Frédéric Duchêne.

Arrivée en visu de son territoire de quelques douloureux jours, Maroussia entreprit de mouiller l’ancre, la manœuvre lui prenant bien du temps. Alice avait quant à elle soigneusement disparue du pont, s’administrant, pour se dédouaner, le même traitement qu’elle avait réservé aux autres.

Hodge, elle, ne pris pas même le temps de confronter Duchêne. Retirant le cadenas, le laissant défoncer la porte de sa propre cabine, elle le trouva finalement dans une sérénité post-tempête, désarmé, sous forme humaine, violon et archer toujours en main.

S’il fut surpris, le gilnéen ne le montra pas. Il tenta une fois de la raisonner, mais obtint pour seule réponse que plus cinglant des silences, le regard gris l’observant sans sourciller, étrangement clair et brillant, plus déterminé qu’il ne l’avait jamais vu.

Docile, il suivit le canon du fusil braqué sur lui, récupérant une gourde contenant huit gorgées d’eau, ainsi qu'une arme qui tenait davantage du canif que du couteau. Puis, il recula contre le bastingage, finit par l’enjamber, dans un mouvement qui rappelait que trop bien le supplice connu de la planche.

Hodge, qui le tenait en joue jusqu’à ce qu’il s’éloigne en direction de l’île, ne lui adressa pas un mot. Tout ce qu’elle aurait pu dire n'aurait pu sauver ce qu’elle était en train de faire. Duchêne n'était pas idiot, il comprendrait.

Les actes valaient toujours mieux que les mots.

***

A l’aube du quatrième jour, le capitaine Frédéric Duchêne aperçu à l’horizon les voiles bleues et or du navire qu’il affectionnait tant. Il crû les avoir rêvées, le manque d’eau et d’ombre, sans compter la fièvre, le faisant divaguer depuis plusieurs heures déjà.

On fit descendre une chaloupe à la mer, et il fut ramené par un de ses officiers à bord. Hodge attendait sagement sur le pont, menottée et enchainée. Il apprit des lèvres de ses hommes qu’elle était retournée d’elle-même chercher l’équipage de l’Antidote, et s’était rendue de son propre-chef. Elle n’avait pas bronché au fouet, et livré les coordonnées exactes de l’îlot désert sur lequel croupissait Duchêne.

Ce jour-là, la liste des méfaits de Maroussia Hodge – sabotage, mutinerie, mise en danger de ses tiers pour n’en citer que quelques-uns – auraient dû lui valoir la corde ou la planche. Mais le fait même qu’elle aille jusqu’à risquer sa vie pour donner une simple leçon de morale à son Capitaine eut le but escompté en le marquant à vie. Frédéric Duchêne n’était pas homme à admettre ses erreurs, qui plus est lorsqu’elles sont exposées avec autant de hargne. Mais l’homme respectait le courage, même celui intrinsèque à une sorte de folie, si bien qu’il choisit de l’épargner. Quelques mois après, il lui donna l’office de Quartier-Maître, la traitant, si ce n’est en égal, avec plus de respect qu’il n’en montra jamais pour nombre de ses hommes.

***

Parmi ses proches, peu nombreux furent au courant de ce qui apparaît aujourd’hui comme une anecdote amusante, que l'on raconterait autour d'un godet de rhum, mais qui témoigne du caractère parfois trop entêté de la kul tirassienne. Obstinée, de cette fierté propre à la jeunesse, qui s’estompe rapidement par la suite, lorsqu’on commence à commettre des erreurs irréparables.

Dans tous les cas, Maroussia Hodge se garda de raconter cette histoire aux Aspirants de son équipage, au risque de planter la graine du chaos dans un terreau fertile. Mais sans doute considèrait-t-elle aussi ne pas avoir grand-chose à voir avec Frédéric Duchêne.

Une vie ne vaut le coup d’être sacrifiée que pour en sauver d’autre. L’orgueil seul n’est pas une vie, c’est une tare.

***
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Maroussia Hodge

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MessageSujet: Re: Maroussia Hodge, de Kul Tiras à Kul Tiras.   Lun 8 Oct - 18:20

Chapitre IV – Donjon-de-la-Bravoure


Onze ans auparavant.

Citation :


A l’attention de Maroussia Rosalie Hodge
Quartier-Maître de l’Antidote, Navire de guerre de la flotte maritime de l’Alliance.
Hurlevent.

De Mélina Anunciade Hodge née Logan
Maison Hodge, 3 rue de Chantorage
Hauts-Quartiers, Donjon Portvaillant, Boralus.

Le vingt-deuxième jour du huitième mois de l’an 27.

Mademoiselle,

Je suis en regret de vous annoncer la mort de votre père le dix-neuvième jour de ce mois, dans une mission de lutte contre la piraterie menée dans la rade de Tiragarde, Gustave a été pris au dépourvu lors d’une attaque surprise menée par des écumeurs, visiblement rattaché à aucun pavillon de rufian connu dans la région. Marius et Fannarion étaient avec lui, ainsi qu’une compagnie de la garde de l’Amirauté Suprême. Neptulon soit loué, ils en sont sortis indemnes, venant rapidement à bout des deux navires pirates.

Feu votre père sera rendu à la mer à Boralus dans les traditions, et avec les honneurs dus à sa carrière et à son rang, au Donjon Portvaillant, lors d’un hommage réunissant la Garde des Portvaillant, quelques personnalités et proches. Cette cérémonie sera officiée par deux Eaugures du temple.

Une autre cérémonie, plus intime, aura lieu à Brenadann la semaine suivante. La sépulture de votre père rejoindra celle de Théodore, dans le caveau familial, en la seule présence de ma famille, des Hautevoile, et de vos frères.
J’ignore où vous pouvez bien vous trouver, mais votre présence serait bénéfique, tant pour rendre hommage à un homme que vous avez tant déçu de son vivant, que pour faire honneur aux invités de marque présents ce jour-là.

Pas une seule semaine ne passe sans que l’on me demande, trois ans après votre départ, où a pu bien disparaître mon unique fille. Je n’ose leur dire la vérité : l’abandon, et la lâcheté. Je préfère laisser planer le doute d’un départ d’amour que d’un départ de devoir, afin que les mauvais esprits vous considèrent davantage comme une idiote que comme une traitresse. La vérité finira cependant par se savoir, et ce jour sera aussi funeste que le dernier de votre père. Imaginez qu’elle ignominie serait portée sur notre Maison, toujours connue pour sa loyauté, son courage et son exemplarité, s’ils apprenaient que la fille unique du Capitaine Gustave Hodge, fidèle de Feu notre aimé Amiral Daelin Portvaillant, joue à des guerres qui ne sont pas les nôtres, portant le bleu et l’or et la tête d’un animal qui n’a de majestueux que le nom.

Il est encore temps d’arranger les choses, mon Enfant. Appréciez notre mansuétude, et revenez-nous. Votre père a pu mourir de la main des chiens de pirates, mais vous l’aviez déjà frappé au coeur. Nous avons besoin de vous alors même que les alliances et le pouvoir de la Noblesse est parcellé. A votre âge, il vous serait toujours possible de faire un mariage convenable. Pourquoi pas avec un Hautevoile, ou un riche commerçant de Chantorage. Si les chantiers navals se portent bien et aident activement à la reconstruction de la flotte, Hodge & Fils connait des difficultés financières liées à une concurrence de plus en plus rude, et une raréfaction du nombre de navires de pêche capables de faire face à la puissance de feu des semeurs de trouble.

Puissiez-vous dans ces sombres instants retrouver enfin la raison, tout comme votre véritable allégeance.

Puisse votre père trouver du repos dans les bras de Neptulon.

Que les vents vous soient favorables.

Votre mère,

Maison Hodge, affiliée à la Maison Portvaillant
Directrice par intérim de Hodge Père & Fils.



***




Maroussia Hodge reçu la missive le deuxième jour du neuvième mois de l’an 27, le jour même de la mise en mer à Boralus de la dépouille de son Capitaine de père. Elle n’en blâmait pas les services de la Poste Royale pour autant, que le courrier parvienne jusqu’à un endroit aussi reculé – et acculé – que le Donjon de la Bravoure, dans la toundra glacée de Norfendre, relevait déjà de l’exploit.

L’Antidote était arrivé en vue des côtes de la Toundra Boréenne cinq mois auparavant, avec pour mission première de soutenir l’effort de guerre. Durant ce laps de temps, l’équipage avait réalisé onze allers-retours entre Hurlevent et le Norfendre, convoyant des flottilles de navires de transport de troupes, bien plus lourds et difficilement manœuvrables, et de ce fait, vulnérables à toute attaque en mer. Ils avaient eu à leur bord une partie de la septième d’Infanterie, cette unité maudite dont seulement quelques soldats reviendraient indemnes de la Désolation des Dragons. Mais aussi certaines compagnies des huitième et neuvième d’Infanterie, visiblement l’Etat-Major ne lésinait pas quant aux moyens humains et matériels à employer pour faire face à cette nouvelle menace, mais force est de constater qu’ils jouaient à armes inégales, dans ces terres inhospitalières, ou le froid s’avérait parfois être un ennemi à la hauteur des non-morts qui pullulaient, empêchant tout effort physique réel, toute incursion durable dans le territoire insulaire, au risque de terminer avec les poumons gelés, ou dans un état d’hypothermie avancé.

Le Donjon-de-la-Bravoure portait bien son nom, tant il fallait du courage – voir un peu de déraison – pour venir s’installer dans cet endroit si reculé. Et pourtant, les braves ne manquaient pas, comme en témoignaient les bureaux de recrutement, sur le Port de Hurlevent ou directement sur les quais du Donjon, qui ne désemplissaient pas. Hodge ne pouvait s’empêcher de se demander ce qui poussait des civils à choisir la vie militaire, qui plus est sur un front comme celui-ci. La solde était plutôt discrète, voir misérable, et les conditions de vie déplorables. Puis, elle se rappelait que tous, du paysan, pêcheur, artisan au fils de chevalier désargenté, avaient perdu quelqu’un dans le nord des Royaumes de l’Est, et aller combattre le Fléau sur ce qui était devenu ses propres terres était finalement dans l’ordre naturel des choses, une raison de vivre chaque jour dans ce froid latent, les flammes de la vengeance brûlant si ardemment qu’elles en réchauffent le cœur.

En voyant le pli, marqué du sceau familial et de la poste de Boralus, Maroussia s’était doutée de son contenu. En trois ans elle n’avait pas échangé plus de deux lettres avec sa famille, ou du moins avec son frère Marius, le seul pas suffisamment furieux, ou fier, pour prolonger un silence partagé. En décachetant l’enveloppe, elle avait tout de suite reconnu l’écriture sèche, abrupte de la figure maternelle. Si certains Anciens de Brenadann témoignaient que dans sa jeunesse, Mélina Logan avait été une femme flamboyante, malicieuse et extravertie, se marier à un Hodge lui avait visiblement fait perdre ses drôles de qualités.

Maroussia ne connaissait de sa mère qu’une personnalité sévère, presque austère, qui tranchait avec une beauté atypique, une chevelure rousse digne de la plus belle fourrure d’un renard de Chantorage, qui aurait dû présager un caractère de feu. Si la cadette des Hodge ignorait la véritable teneur des liens qui avaient pu unir ses parents, mariés dans l’arrangement de leurs deux familles, comme le voulait les affaires et les traditions, le ton formel, le détachement de sa mère lui apportant la funeste nouvelle de la mort de leur époux et père, lui causa une peine sourde et profonde, que même le froid glacial de Norfendre ne parviendrait à anesthésier.

Ainsi Gustave Hodge rejoignait enfin son fils Théodore dans les bras de Neptulon. Aucun jour ne passait, depuis cette terrible journée de l’an 23, sans qu’il regrette de ne pas avoir été à bord de l’Akir, fleuron de la flotte kultirassienne, à la place ou aux côtés de ses enfants, et aux côtés de son modèle de toujours, qu’il avait servi dans tant de conflits et de guerres, l’Amiral Suprême Daelin Portvaillant. Il avait perdu à Theramore, en plus de ce fils ainé et de ce chef, ce en quoi il avait toujours cru et s’était battu. Pire, il avait été retenu à Boralus pour ce qui, aux yeux d’un homme qui ne se nourrissait que du militaire, relevaient du pire, à savoir une infirmité à la jambe. Traité avec les honneurs de tout vétéran de guerre mais laissé sur la touche, dans la position insoutenable de celui qui attend. Au moins, pensa Maroussia, avait-il pu mourir avec honneur, armes à la main, face à leurs ennemis qui, s’ils n’étaient pas orcs, en demeuraient presque héréditaires.

La cadette des Hodge s’installa aussi confortablement que le permettait sa minuscule cabine, essentiellement composée d’une couchette, un « cercueil » comme le surnommait les marins tant elle était étroite, et qu’on s’y glissait avec difficulté. Parfaite pour se laisser bercer par le gite… Totalement inadéquate pour toute autre activités, qui se résumaient, pour Hodge, à lire, écrire, ou s’entrainer. Le vent soufflait sans discontinuer, apportant un sifflement désagréable qui s’entremêlait au clapotis de l’eau du port contre la coque, celle-ci laissant hélas passer le froid, malgré les peaux et les fourrures qui tapissaient leurs lieux de vie. Le bois, en matière de coupe-vent, ne valait hélas pas la pierre.

Emmitouflée dans ses couvertures les plus épaisses, elle prit un fusain simple et un feuillet de parchemin vierge, posant le tout sur le bancal de ses genoux. Elle aurait pu utiliser le bureau des Quartiers-Maîtres, ou encore le carré du navire, mais elle ne tenait pas à ce que quiconque apprenne sa perte. S’il y avait bien quelque chose que détestaient les Hodge, c’était l’auto-apitoiement. Et susciter la pitié auprès des autres, même des amis, faussait considérablement les relations. La Kul tirassienne préférait amplement cette image de femme sans-cœur et carriériste plutôt que certains se prennent d’empathie pour elle au risque que leur paternalisme revienne au galop.

Elle inscrit sur sa missive la date du jour, et l’adresse de la Maison Hodge. S’interrompant alors dans son geste, plissant les yeux alors qu’elle scrutait le papier vierge de tout encre comme s’il avait été un ennemi. Que pouvait-elle bien répondre à tout cela, après-tout ? Alors même qu’elle avait déjà raté la mise en Mer, et pire, qu’il était hors de question qu’elle « revienne à la raison » pour marier un Hautevoile, un marchand, et ce qu’il s’appelle Paul, Pierre ou Jacques. Que pouvait-elle bien dire pour désamorcer ce qui s’était brisé au moment même où les côtes de Tiragarde avaient disparues de son horizon ?


***




A y réfléchir rétrospectivement, Maroussia aurait gagé que ses relations familiales s’étaient dégradé finalement avant Theramore. La bataille et la mort de Théodore n’avaient été que le point final à un chapitre de sa vie dont l’auteur peinait à écrire la fin ou les rebondissements, la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase, la suite logique du refus de rester dans les clous de la vie tracée qui l’attendait jusqu’alors.

Pourtant, elle n’avait manqué de rien dans son enfance, elle le savait. Accédant à l’éducation la plus sévère mais la plus rigoureuse – les deux faisant en général la paire – auprès de plusieurs précepteurs. Grimpant, comme tout enfant kul tirassien des régions côtières, sur un navire avant de savoir marcher. Eduquée à la dure tout en étant entourée d’une famille nombreuse, dont trois frères qui avaient tendance à la charrier autant qu’à la couver. Durant ses premières années, ses parents s’amusaient même de ce caractère quelque peu teigneux, mettant cela sur le compte d’un environnement masculin, ou de la génétique propre aux Hodge. Mais ce trait s’était empiré à l’adolescence, alors même que Gustave et Mélina songeaient à la marier. On ne parlait pas de mariage forcé, mais de mariage stratégique. La Maison Hodge était de la petite noblesse d’épée, évoluant dans les basses strates de la noblesse de Boralus, mais elle avait pris en importance à mesure que Gustave Hodge prenait du galon. Le mariage d’un Hodge avec une Logan, famille commerçante prospère de Chantorage, qui dirigeait une flottille de navires de pêche, et les alliances renouées avec les armateurs Hautevoile avait terminé par faire des Hodge des membres actifs de la noblesse kul tirassienne. Ou du moins, à les faire se sentir comme tels, engendrant bien des changements – emmerdements, aurait jugé la cadette – pour des gens qui avaient été habitués, une génération auparavant, à vivre plus simplement.

A quatorze ans, Maroussia s’était donc retrouvée à faire ses premiers pas dans le microcosme qui pullulait dans les Haut-Quartiers de Boralus. Et elle n’avait pas fait sensation. Elle détestait la parlotte, ce qui, à son plus grand désarroi, composait l’essentiel du temps. Sans compter des tâches qui ne trouvaient aucune grâce à ses yeux, et qui pourtant à cette époque étaient jugées essentielles pour les femmes de bonne famille, à savoir, l’amour de l’art à défaut du talent ; la capacité à faire la conversation, confondant souvent traits d’esprits et bavardage ; et tout un tas de compétences absurdes que Maroussia aurait pu maîtriser, si elle ne haïssait pas leur destination. Elle savait coudre, mais uniquement pour reprendre ses propres pantalons. Capable de tenir les comptes, du moins ceux liés aux sujets des navires et de l’armement. Elle aurait pu parler à bâton rompu pendant des heures, mais uniquement de ses maigres connaissances en stratège militaire, en comparant par exemple les avantages du mousquet par rapport à la pistole au silex.

Lorsqu’elle comprit qu’elle apparaissait comme une caricature de garçon manqué, à qui il ne manquait plus que la coupe au bol et les braies larges que portaient les jeunes garçons, elle en joua, accentua le trait, au point de créer quelques scènes cocasses dont elle sortait l’esprit frappeur, sans aucune considération pour la honte que pouvait éprouver ses parents. Le martinet et les punitions ni changèrent rien, ne faisant que renforcer l’esprit de la très jeune fille qu’elle était alors. Evidemment, elle comprenait la loyauté familiale. Elle n’ignorait rien de l’importance d’un éventuel mariage. Mais, peut-être un peu égoïstement, si elle pouvait sans mal gager d’être prête à affronter la mort pour sa famille et pour les Portvaillant, elle était incapable de se résoudre à leur donner sa vie, l’unique qu’elle n’aurait jamais, pour suivre un chemin qui chaque jour la débectait davantage.


***




Peu avant ses seize ans, les choses se précisèrent. Maroussia marierait l’héritier d’une famille de riches marchands de Tiragarde, permettant ainsi aux Hodge de s’implanter plus facilement dans la région, et de se retrouver dans une situation de quasi-monopole en matière de commerce de palourdes. Manque de chance, le futur marié était veuf, sans héritier, et de vingt ans son ainé. Rien de plaisant pour la jeune femme qui, après une seule et unique rencontre, le jugea de la pire catégorie d’hommes possible, à savoir ceux qui en plus d’être cons, étaient trop orgueilleux pour s’en rendre compte.

En parallèle, le contexte militaire se dégradait. Et si la noblesse de Boralus avait toujours suffisamment le vent en poupe pour ne pas s’inquiéter outre-mesure, lorsqu’on apprit la chute du continent, et la disparition de la jeune Jaina Portvaillant, l’appel aux armes et la mobilisation générale se firent sans attendre. Il n’était pas dit la flotte Kultirassienne, menée par son Amiral Suprême, ne parvienne pas à retrouver celle qui s’annonçait la plus grande fierté de sa génération.

Des trois frères de Maroussia, seul Théodore s’était engagé, véritable tribu de la famille Hodge à l’effort de guerre. Marius et Fanarion, à leur grand damn, étaient encore cadets de l’Académie Portvaillant, considérés comme réservistes, terminant leurs classes en tant que jeunes recrues de la Garde de Boralus, qui à cette époque ne mangeait que dans un seul râtelier, obéissant au doigt et à l’œil à la famille la plus renommée de Kul Tiras.

Deux semaines avant le départ pour l’ouest de l’ensemble de la flotte kultirassienne, Maroussia Hodge fugua, ne prenant avec elle que des braies, deux pistoles et l’un des sabres de ses frères. Le lendemain, elle revendait au marché des alizés un bijou offert par son vieux prétendant, en tirant une somme suffisamment confortable pour louer une chambre dans une petite auberge mal fanée des Bas-Quartiers. Elle faisait tâche, dans ses vêtements de bonne qualité, si bien qu’elle finit par les léguer à des gamins de quartier, achetant des habits de jeune garçon. Elle coupa ses cheveux si courts qu’elle en paraissait rasée, jouant sur l’idée qu’avoir des poux était chose plus que commune dans les quartiers les plus mal famés de la ville. Puis, prenant son courage à deux mains, elle se rendit au stand d’enrôlement situé sur le port, prenant soin de ne croiser le regard de personne, déguisée presque à l’outrance sous un grand béret de marin.

Hélas, elle faisait face à deux problèmes de taille. Le premier étant que l’âge d’enrôlement minimum était de dix-sept ans. Le second, que malgré ses efforts pour camoufler ce dont la nature l’avait dotée, et une silhouette plutôt longiligne, elle ne pouvait cacher ses traits trop fins, et cette voix trop fluette pour être prise au sérieux, si ce n’est découverte. A cette époque, si la marine tirassienne acceptait quelques femmes en ses rangs, elles étaient loin de faire la parité, et les engagées étaient parmi les plus robustes, ce qui n’était pas rien à l’échelle kultirassienne.

Maroussia utilisa ses dernières pièces pour ce qui s’avérerait être une histoire qu’elle tairait pendant quelques années, avant que le temps ne transforme la honte en un amusement certain. Faisant marche arrière, elle avait rejoint les quartiers les plus mal famés de Boralus, se renseignant auprès de quelques colporteurs locaux avant de tomber sur ce qu’elle cherchait en une petite masure délabrée, qui portait pompeusement le nom de « cabinet d’herboristerie », mais qui ressemblait davantage à l’antre d’une vieille sorcière de Drustvar, digne d’un conte pour enfants. Elle en ressortie sans aucune fortune en poche mais bel et bien en vie, avec une petite bouteille d’un liquide rose quelque peu étrange qui aurait pu ressembler à un filtre d’amour - de ceux que payaient une petite fortune les jeunes nobles des Haut Quartier à des bonimenteurs, une fois l’an, au mois de février – si l’odeur qu’elle dégageait ne ressemblait pas à de l’excrément de cheval malade qu’on aurait fait mijoter en ragout pendant des heures.


***




Vingt jours plus tard, la jeune Hodge apercevait les côtes de Theramore, à bord de l’Akir, navire sur lequel officiait Théodore en tant que Quartier-Maître. Elle n’avait tenu que sept jours sous ce « déguisement » de garçon. La potion achetée dans le taudis des bas-quartiers s’était avérée très efficace, et dès le lendemain de son achat, c’était avec un léger duvet au menton et une voix qui oscillait entre le ténor et le baryton qu’elle était parvenue à se faire engager avec une facilité déconcertante, sous le nom de Adam Virevent.

Maroussia prenait comme indiqué une gorgée de la fameuse mixture chaque matin, mais il ne lui fallut que quelques jours pour qu'elle estime commencer à trop bien porter ce nouveau prénom, par en juger du quartier de pomme qui semblait avoir trouvé demeure dans sa gorge. Si, guidée par la témérité, elle s’était déguisée au point de modifier son corps; c’est l’orgueil qui lui fit interrompre cette mascarade, au risque de se retrouver pendu à un mât quelconque. Hodge voulait décider de sa vie, pas forcément vivre celle d’un homme. Et il faut bien le dire, elle commençait à prendre peur chaque fois qu’elle observait son reflet dans le saut d’eau qui lui servait pour ses ablutions.

Virée, elle ne fut pas. Pendue, non plus. Theodore Hodge se porta garant de cette petite sœur disparue et retrouvée enrôlée en secret. De toute façon, Theramore était trop proche, les orcs aussi, pour qu’on se passe d’une gamine parmi les gamins, tant qu’elle ne se montrait pas emmerdante.

A son retour de Theramore, ses parents étaient passé outre ses frasques, trop marqués par un chagrin qu’ils ne parviendraient jamais à dépasser. Le deuil touchait tant de familles, il ne restait rien de la flotte, et pire, la jeune Portvaillant, la tête blonde chérit par la patrie insulaire, vouée à un grand destin, avait trahit son père et son peuple dans un acte incompréhensible, leur préférant des animaux, une sous-race faite d’êtres développant que la haine comme unique conscience.

Cette histoire passa sous silence, mais n’en fut pas moins le début de la fin, Maroussia en était désormais persuadée. Et la lettre de sa mère, plus que le chagrin de perdre une figure qu’elle avait tour à tour craint et admiré, accusatrice sans être injuste, l’obligeait à affronter ses propres remords tout en nourrissant ses regrets. Le temps ne suffirait plus, désormais, à arranger les choses. On ne pouvait s’excuser auprès d’un mo…


***




- GARGOUILLES !!!

Le cri déchira le silence dans lequel s’était enveloppé Maroussia, lui faisant quitter le fil de ses pensées, l’empêchant sans doute de sombrer dans la mélancolie. Elle grimaça. Ces monstres tout droit venus d’outre-tombe étaient une plaie, attaquant par vagues, de jour comme de nuit, le Donjon-de-la-Bravoure. Seuls les quelques chevaucheurs de griffons parvenaient à les faire fuir, mais le fait est qu’elles commettaient des ravages, attaquant tous les malheureux qui n’avaient pas le temps de se mettre à couvert, abimant les toits, se jouant des tirs d’artillerie avec agilité, alors même qu’elles étaient capables, en repliant leurs ailes, de se transformer en un véritable mur de pierre.

Hodge tenait toujours son fusain à la main. Sans perdre un instant, elle écrivit une seule phrase, glissant ensuite la lettre dans son veston, pour l’envoyer au courrier plus tard. Puis elle se dépêcha de récupérer son mousquet et ses sabres, pour une journée qui s’annoncerait aussi glacée et difficile que les précédentes.


***

Citation :


A l'attention de Melina Anunciade Hodge
Maison Hodge, 3 rue de Chantorage
Hauts-Quartiers, Donjon Portvaillant, Boralus.

De Maroussia Hodge
A bord de l'Antidote
Quai numéro 2, Fort-de-la-Bravoure,
Toundra Boréenne, Norfendre.

Le deuxième jour du neuvième mois de l'an 27.

Madame,

Par la présente, je vous transmets toutes mes condoléances.


Maroussia Hodge.

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