AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Maroussia Hodge, de Kul Tiras à Kul Tiras.

Aller en bas 
AuteurMessage
Maroussia Hodge

avatar

Titre : Capitaine
Genre : Féminin
Race : Humaine
Métier/classe : Soldat de Marine
Âge personnage : La trentaine
Messages : 234
Date d'inscription : 15/01/2018
Age : 27
Féminin

MessageSujet: Maroussia Hodge, de Kul Tiras à Kul Tiras.   Lun 12 Fév - 20:33

Chapitre I. Theramore




Quinze ans auparavant.


Le bruit des canons était assourdissant. L’air était irrespirable, mélange d’une légère odeur de poudre et de souffre et celle, qui prend à la gorge, du sang. La gamine enjamba un premier corps, avant de se plaquer au sol, dans un creux de la coque, échappant de peu à une écharde, morceau de bois brisé, de la taille d’une de ses jambes. Elle ignorait combien de temps s’était écoulé, depuis l’engagement du combat. Pour tout dire, elle n’en avait strictement rien à faire. Elle avait passé les dix ou vingt premières minutes affalée dans un coin, incapable de réagir. On était loin des récits héroïques qui commençaient dans l’ivresse et se terminaient dans un chant, que les marins tirassiens aimaient conter et compter encore, dans les tavernes de Boralus.


Si elle n’avait que quelques printemps, quinze, tout au plus, elle n’était pas suffisamment naïve pour croire que ça allait être beau, la guerre. Mais ça dépassait de loin ses plus grandes craintes. Elle touchait pour la première fois à la notion du véritable courage. Pas celui des mots, des tirades enflammées, de la fierté du sang, des traditions et de la terre. Le courage de prendre les armes dans ce qui n’est souvent qu’une grande partie de hasard, d’accepter la mort imminente, de garder ses regrets pour soi. Une leçon de vie accélérée, de quelques heures tout au plus, qui permet de classer dans un coin de l’esprit les idéaux, et dans l’autre la réalité, sale, puante, suffocante, faite de membres désarticulés, de sang qui se mêle aux embruns et au bois du pont, d’hommes qui se meurent lentement, s’accrochant à la vie comme un mendiant à une pièce d’or.


Durant dix minutes, elle n’avait su quoi faire. Les boulets de canons retentissaient sans qu’il ne soit possible de distinguer leur provenance comme leur trajectoire. Les cris se mêlaient, faibles, au sifflement du vent. Aurait-elle bougé, si Théodore n’était pas venu la secouer ? Elle pourrait en douter, si l’adrénaline ne coulait pas avec tant de force dans ses veines.

Son aîné lui ressemblait beaucoup. Ou sans doute était-elle, une pâle copie de son frère. Elle n’était que brindille là où il était aussi noueux, du haut de ses vingt-deux-ans, qu’un tronc d’arbre. Mais ils avaient ce même regard gris, vif et impitoyable, cette chevelure corbeau, raide et épaisse, et ces traits qui auraient pu être délicats s’ils n’avaient pas été marqués par un caractère anguleux. Les Hodge n’étaient pas connu pour être de fins blagueurs ou des hôtes agréables, leur austérité n’égalait souvent que leur franchise. Peu apprécié, mais souvent respecté. Du genre de ceux avec qui on ne s’encanaille pas un soir de fête, mais dont on ne trouvera jamais porte close.

Théodore avait quelque peu échappé à cette malédiction – ou bénédiction – familiale pour l’âpreté. Rigoureux, mais avenant. Il était aimé et respecté des marins de l’Akir, même ceux qui avaient le double de son âge. « Le plus jeune quartier-maître depuis quarante ans, de toute la flotte kul tirane », aimait à répéter son père à qui voulait bien l’entendre, et l’homme n’étant pas bavard, cet excès de flatteries traduisait une fierté sans pareille. « Nul doute que Théodore deviendra capitaine avant ses trente ans. De Père en fils, c’est dans le sang ».


A cet instant ou le sang des tirassiens s’éparpillait sur le pont de l’Akir et des autres navires de guerre en gros bouillon écarlate, Maroussia n’avait pour seule envie que de planter l’épée batarde qu’elle tenait à la main – trop lourde pour elle – dans la gorge de son père, pour lui faire regretter ses mots, sa candeur et son idéalisme.


La jeune kul tirane se mis à ramper entre les corps des mourants et des morts. Ils n’essayaient même plus de rendre coup de canon pour coup de canon, le navire étant proche de l’épave. Elle leva les yeux par dessus le bastingage pour tenter de prendre conscience de la situation. Là encore, la pratique s’avérait bien plus confuse que la théorie. Elle ne voyait rien, si ce n’est la fumée des canons et l’ombre des navires alentours. Difficile de distinguer le vert des voiles tirassiennes, de l’écarlate des navires de la Horde. Aucun signe de vie du navire commandant, ou se trouvait l’amiral Daelin Portvaillant. Et soudain, parmi les brumes superficielles qui recouvraient Théramore, elle aperçu l’ombre d’un imposant destroyer hordeux alors qu’il n’était plus qu’à quelques mètres.

Le temps de l’abordage était venu. L’Akir se tenait comme un animal blessé, qui souhaite s’éloigner pour mourir. Les mats robustes qui avaient fait moult fois la fierté de ceux qui ont la mer dans le sang étaient difformes, brisés, la voilure se rependant dans les eaux pour la couvrir d’un rideau vert, l’ancre noire brodée sur le grand hunier, symbole de Kul Tiras, prenait l’eau dans une ironie malsaine.


Le temps de l’abordage était venu. Et à discerner la taille des silhouettes orcs, elle ne tiendrait pas longtemps. Une bouffée de frayeur, irascible et impossible à contenir, la pris de cours. Elle hésita, un bref instant, à courir à toutes jambes vers l’autre bord, lâcher cette épée qui semblait avoir la taille d’un cure-dent face aux ombres géantes qui approchaient sans cesse, plonger dans cette eau froide et réconfortante, pour oublier. S’oublier. Mais Théodore apparut sur le pont, entouré de trois marins – sans doute les derniers survivants – lame au poing, bouclier dans l’autre. Déterminé. Sans doute avait-il peur, lui aussi. Mais il avait alors la force de ne pas le montrer. Et cette sérénité, celle d’un jeune homme de vingt-deux ans, dans ses derniers instants, marqua Maroussia sans doute plus que toute autre chose. Là était le véritable courage. Il n’était plus question de fierté, d’orgueil, mais d’acceptation de l’inévitable. « Voir venir la mort en face » n’est pas donné à tout le monde. Et lorsque les yeux de son frère se figèrent pour une éternité, qu’il fut frappé et tranché à la gorge par le premier – ou le second – des orcs qui foulèrent le pont de l’Akir, elle choisit de se souvenir uniquement de cette sérénité, passant outre le sang et la chaire, oubliant le trou béant là ou avait été son cœur.


Plus tard viendraient les regrets, le sentiment incommensurable de gâchis. Le refus de se battre et de perdre pour des choses qui n’en valent pas la peine dans une vie courte qu’est l’existence humaine. Mais à ce moment là, ce fut la haine qui l’emporta. Et la gamine de quinze ans qu’elle était alors, un peu trop grande, et beaucoup trop maigre, chargea à mort un groupe d’orc, sans aucun instinct de préservation, avec pour seul but celui de faire le plus de dégât possible avant de rejoindre son frère dans la mort.


Elle appris plus tard, des lèvres du second et unique rescapé de l’Akir, qui lui sauva la vie ce jour là, qu’elle parvint à en tuer deux. Visiblement, ils ne s’attendaient pas à ce qu’une frêle humaine puisse être prise d’une furie meurtrière. L’homme qui restait - un ami de son frère, homme trop vieux pour être utile en temps de guerre, mais trop sage pour être inutile en mer – parvint à la tirer à l’eau en profitant de la désorientation des peaux vertes pour la passer par dessus bord. Elle perdit connaissance. Et par une bonne étoile, un dieu quelconque ou un simple tour du destin, elle fut parmi les trois seuls navires qui réchappèrent de ce qui deviendrait le carnage de Theramore, point final de la marine tirassienne telle qu’on l’avait connue, fière, presque hautaine, régnant sur les mers comme un prédateur sur les restes d’une proie.


Ce jour là, Maroussia appris, outre la douleur de la perte et de la frayeur de la mort, deux leçons. Et si elle rejetait alors en bloc l’éducation austère qu’elle avait reçue dès l’enfance, elle n’en demeurait pas moins une Hodge, si bien que ces leçons furent sur elle un coup de marqueur indélébile.


La première était la libération dans la rage. L’adrénaline aveuglante de ne plus discerner l’humain dans l’inhumain, de ne jamais se fier aux apparences. La plus frêle et jeune personne peut devenir meurtrier, si ce n’est bourreau. La rage libère de la peur, et il n’y a plus d’ordre, de hiérarchie, uniquement le fait de tuer pour ne pas mourir. De tuer, pour mourir plus tard. Plus d’héroïsme, uniquement de la rage.

Elle apprendrait plus tard à contrôler sa rage. Trouvant en hiérarchie l'unique moyen de la canaliser. Acceptant l'ordre, les échecs, et maintenant toujours cette distance salvatrice avec ceux pour qui elle n'hésiterait pas un instant à donner sa vie. L'ordre devint gage d'efficacité, et l'efficacité devint synonyme de survie. L'exploit individuel n'est rien face à un groupe soudé. Si ce jour là elle aperçu l'idée, comme tout apprentissage, il lui faudrait du temps, des rencontres et des pertes, pour l'accepter. Il n'était pas tant question que de cacher des sentiments ou de les amoindrir, mais de faire passer toujours le collectif avant l'individuel. Le quantitatif, aussi. La vie d'un frère n'est finalement que peu face à la vie de milliers d'autres. Et si elle pleura longtemps ce jeune homme qu'elle avait presque idolâtré, pas un seul instant elle pensa revenir en arrière.

La seconde, c’était la force de la loyauté. Elle aurait sans doute préféré mourir ce jour là, que de vivre avec les morts. Mais les vivants ne se battaient pas pour eux. Pas pour une cause qui les dépasse. Pour ceux qui se tenaient encore là, à côté d’eux. Elle mis du temps a assimiler cette seconde leçon. Elle l’a refusa, se détesta longtemps pour cela, détesta l’homme a qui elle devait son salut.  Mais elle compris ensuite que s’il existe des combats vains, certains doivent tout de même être menés.


On ne retrouva pas le corps de Théodore et des centaines d’autres qui périrent ce jour là. On ne les chercha pas. Maroussia Hodge rentra à Boralus avec tous les honneurs dus aux survivants des bavures de guerre. On lui proposa un poste de quartier-maître, à bord d’un des derniers navires de guerre que comptait désormais la flotte tirassienne.

Son père fit d’elle un héros, elle qui pourtant s’était engagée en secret et contre l’avis paternel, quelques mois auparavant. Il n’avait plus d’aîné, mais il lui restait une fille. Une fierté de substitution, pâle copie de son préféré, mais qui l’empêchait de sombrer dans le chagrin.

Sa mère, elle, se mura dans un silence qui ne la quitterait pas jusqu’à son lit de mort. Un silence réprobateur, plus pesant que toutes les phrases qu’elle aurait pu prononcer. Elle aurait préféré perdre sa fille que ce fils qu’elle chérissait tant, si bien qu’elle reporta sur Maroussia les causes de son chagrin, voyant chaque jour en elle le visage de ce qu’elle avait perdu.


Soixante jours après être rentrée à Kul Tiras, Maroussia Hodge pris à nouveau la mer. L’ombre de son frère pesait sur elle plus que sur quiconque. Mais à choisir, elle aurait affronté tous les silences assassins de sa mère plutôt que la fierté, tonitruante, de son géniteur.

Elle n’était pas un héro. Les héros n’existaient pas. Et c’est à bord d’un navire qui ne portait aucun pavillon, aucune affiliation, aucun but si ce n’est celui du gain, qu’elle quitta pour de bon l’île de son enfance.

Sans aucune soif d’aventures, en ayant perdu toute trace de curiosité enfantine, mais sans regrets, et sans un regard en arrière.

***


Dernière édition par Maroussia Hodge le Mar 15 Mai - 17:13, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://vengeancedeneptulon.forumactif.com
Maroussia Hodge

avatar

Titre : Capitaine
Genre : Féminin
Race : Humaine
Métier/classe : Soldat de Marine
Âge personnage : La trentaine
Messages : 234
Date d'inscription : 15/01/2018
Age : 27
Féminin

MessageSujet: Re: Maroussia Hodge, de Kul Tiras à Kul Tiras.   Mar 15 Mai - 17:13

Chapitre II – Cabestan


Treize ans auparavant.

Maroussia Hodge ramena une mèche de cheveux noirs derrière son oreille, essayant vainement de dégager son visage. L’ambiance était moite, la chaleur écrasante et le soleil à son zénith, rendant le temps difficilement supportable alors que le vent jouait aux grands absents. Elle soulevait des caisses avec automatisme, maillon d’une chaine bien huilée qui consistait à charger le navire marchand sur lequel elle officiait en tant que navigateur. Ils lèveraient l’ancre le lendemain, à l’aube, en direction de Baie-du-Butin pour remonter ensuite la côte afin de rejoindre Ménethil, en passant par Hurlevent.

Corsaire, tel était désormais son nom. Un mot qui englobait une palette de réalités différentes, mais qui consistait globalement à donner son temps, ses compétences et son sang au meilleur payeur, pour l’amener à bon port.

Cela ferait bientôt deux ans qu’elle avait quitté Kul Tiras. Elle avait beaucoup voyagé, et appris une manière différente de naviguer. De se battre, aussi. Là ou elle maîtrisait l’escrime traditionnelle, dure et rigoureuse des maitres d’armes insulaires, elle s’était initiée au combat déchainé de ceux qui apprennent par eux même, avec pour seul but celui de tuer et de ne pas être tué. Moins d’honneur, moins de codes, mais tout autant d’efficacité. A croire qu’un bon coup de genoux dans les couilles était souvent la solution à bien des problèmes.

Elle avait aussi rencontré des gens qu’elle n’aurait jamais côtoyé, en restant dans la tirassienne, ou pire, en devenant maîtresse de maison et mère de famille, dans la juste lignée de la Maison Hodge. Chemin tracé qui lui semblait bien éloigné désormais, alors que le seul trait commun que partageait les femmes et les hommes avec lesquels elle travaillait était l’amour de la mer, et le culte de la liberté. Ou la fuite. Maroussia s’était aperçu, au fil des rencontres, que l’on terminait souvent sur un navire pour éviter ce qui se trouve à terre, que ce soit une amante éconduite ou des dettes. En général les deux.

Deux années, ou elle avait aussi appris à aimer. Apprendre, un mot sans doute antinomique au fait même d’aimer, mais la jeune kul tirane demeurait une Hodge, qu’elle le veuille ou non, et malgré ses tentatives pour se laisser aller à l’insouciance ou à la frivolité, elle maintenait autour d’elle une carapace épaisse qui s’exprimait autant par la distribution de quelques coups de pieds au cul – notamment aux grands gaillards pleins de bon sentiments mais beaucoup trop convaincu de leurs bons droits, intrinsèquement liés à leur force – et son incapacité latente à lâcher du lest. Elle suivait un quotidien bien huilé, et si elle participait avec joie aux boutades et aux cuites de tout corsaire digne de ce nom, elle était toujours la première levée, à s’entrainer sans cesse, à manœuvrer, à réfléchir à des améliorations. Cette austérité naturelle s’apparentait à une certaine forme d’autorité, qui détonnait avec ce qu’elle était encore, une simple gamine qui atteignait à peine les dix-huit printemps. Elle lui avait valu le surnom de « Crestfall », en lien avec cette ile au large de Kul Tiras, dont les habitants sont réputés pour ne pas être commodes, et parce que Hodge en faisait réellement qu’à sa tête.

- Hé ! Crestfall ! Tu as vu l’arrivage de bleus ?

Maroussia tourna la tête en direction du cri, sortant de ses pensées. Elle déposa la caisse qu’elle portait sur ses épaules au sol, le tintement indiquant qu’il s’agissait sans doute de bouteilles de rhum.

- Y’a au moins trois navires. Ils ne déconnent pas, les bougres. Port-Coton à côté, c’est du petit lait, repris Tobias, admiratif, en observant la baie de Cabestan.

Hodge suivit son regard, et put que confirmer les dires de celui qu’elle considérait comme un ami. Les « bleus », les jeunes navires de l’Alliance, avaient une certaine classe, qui lui rappelait le panache de la flotte tirassienne.

- Ils ont du cran, de venir s’installer au mouillage ici, répondit-elle, en scrutant toujours les étendards bleus et or qui pendaient aux mats, repliés sur eux-mêmes.

- Du culot, ou des envies suicidaires. Ogbert m’a dit que le Cartel s’en frottait déjà les mains. Je n’sais pas combien de temps ils comptent rester, mais ça va relancer l’activité des tavernes et des bordels. Sans compter les courses et les combats de chiens.


***


L’ambiance dans la taverne était survoltée. Deux hommes combattaient sous les acclamations d’une foule imbibée et désinhibée, et des gobelins faisaient tourner monnaie et verres, professionnels. Dans une alcôve se tenaient quelques soldats de marine. Ils portaient l’insigne de la flotte mais avaient troqué leurs tabards, tâchant visiblement de se faire discret.

Discrets, ils ne l’étaient pas, et subissaient les regards intéressés – envieux ou dédaigneux – de nombre de corsaires et de mercenaires présents dans la taverne.
Du haut du perchoir que représentait sa balustrade, Maroussia les observait avec attention. S’ils présentaient un détachement certain, presque calculé, nul doute qu’ils demeuraient sur leurs gardes, et à raison. Cabestan n’était pas une ville de prédilection pour des soldats de l’Alliance, et si elle représentait un lieu de fêtes et de villégiature privilégié, elle n’en demeurait pas moins dangereuse, que l’on porte le bleu ou le noir. Au royaume des gobelins, tout avait un prix, et il se mesurait en général en or, ou en son équivalent de Kaja’mite. Le risque était en général proportionnel au gain, et nul doute que certaines têtes brulées seraient prêtes à tenir tête à des soldats pour quelques pièces de plus.

- Et bien, Crestfall, tu es bien pensive, ce soir. Tu as perdu le goût sucré du rhum et de la douceur de mes lèvres ?

Maroussia étira un sourire à la remarque aussi cavalière qu’usuelle de ce nouvel interlocuteur, dont la seule chose notable était cette crinière de crins noirs et épais, qui lui rappelait les Fjord fougueux de Drustvar, petits, trapus et teigneux.

- J’ignorais que je te manquais autant, Sam. On se croise tous les trois mois, et cela me suffit amplement. Tu devrais d’ailleurs moins consommer de sucre, tu t’empâtes.

Le dénommé Samuel posa la main sur sa chemise à l’emplacement du cœur, aussi théâtral que faussement blessé. Il esquissa un nouveau sourire, non dépourvu d’un certain charme pour qui est davantage sensible à la sauvagerie qu’à l’ordre.

- Ah, Crestfall… Trois étreintes en deux ans, et tu mords toujours autant. Je me languis chaque jour un peu plus de ne pas partager ton bord. La paye du Port-Coton serait un peu plus onéreuse que je signerai avec la vieille Bianca ce soir même ! Mais aucune femme, aussi belle soit-elle, ne vaut son pesant d’or…

S’en suivit une longue discussion entre les corsaires sur quelle femme aurait bien pu, elle, valoir son pesant d’or. La liste s’avéra rapidement aussi courte que blasphématoire, des noms tels que Jaina Portvaillant ou Sally Blanchetête tournant en boucle dans toutes les bouches, si bien que la conversation dériva vers un autre sujet de débat d’une importance extrême : les capacités mutuelles du Port-Coton, le navire marchand dirigé par Bianca, surnommée dans ses mauvais jours « le Tyran », et le Gisèle, un navire du Cartel Gentepression, aux missions plus rentables, dont le risque était disproportionnel à la légalité.
Maroussia Hodge profita du chaos propre aux débats futiles mais enflammés pour se replonger dans ses pensées, sirotant un second ou troisième rhum. A quelques mètres de là, sans qu’elle ne le remarque, un homme en bleu et à l’insigne de capitaine ne la quittait pas des yeux.


***


- Et bien, les bleus, on se tire déjà ? Ça boit un petit coup, ça tire un petit coup, et ça fait profil bas ?

La nuit était bien avancée, et le soleil de plomb avait laissé la place à une nuit qui se rafraichissait d’heure en heure. Cabestan était calme, si ce n’est le léger chahut que l’on entendait à l’autre bout de la ville, dans la dernière taverne encore ouverte. Les soldats de l’Alliance étaient sorti à la fermeture du Chien Galant, avec pour seule compagnie quelques coups dans le nez. Maroussia les avait suivis, sans savoir pourquoi. Sans doute avait-elle besoin d’action, d’autre chose que ces perpétuelles soirées de beuverie, dont elle espérait qu’elles se terminent en rixes exutoires, ou elle prendrait un plaisir éphémère à casser quelques nez.

- Votre pauvre mère vous a visiblement mal éduqué, Monsieur. La moindre des politesses est d’initier une conversation par les introductions d’usage.

L’homme qui répondit d’une voix courtoise, presque flegmatique, était celui de la taverne. Le chef, le capitaine, Maroussia s’en était rapidement rendue compte. Il n’était pas spécialement grand ou carré, le cheveu blond, la barbe parfaitement taillée. Il dégageait une certaine force, de celle qui se mesure davantage dans les yeux que dans la circonférence d’un bras.

Le rufian qui les avait alpagué, visiblement un homme du coin, sembla quelque peu surpris par cette (absence de) répartie, et plissa les yeux. Il était passé maître dans l’art de déclencher des rixes, et les soldats en civils ne réagissaient pas comme il s’y attendait, à savoir une escalade dans les insultes, avant la désescalade par la violence. Il se reprit, plissa les lèvres et cracha au sol.

Non loin de là, dans l’ombre d’un porche, Maroussia observait la scène, hésitant à intervenir. Un homme, même le plus grand des poivrots, n’attaquerait jamais à un contre dix, surtout des soldats de marine. Il devait avoir du renfort, non loin de là. Sur les toits, sans doute, et tapis dans…

L’homme siffla trois fois. La jeune kul tirane avait vu juste, et une vingtaine d’individus, hommes et gobelins, pour la majorité d’entre eux, sautèrent des toits les plus proches pour venir encercler le groupe de militaires, prévenant ainsi toute tentative de fuite, selon la très connue « technique du coupe gorge » dans les milieux des petites et grandes frappes, du non de la ruelle cul-de-sac du même nom, qui ne comptait plus ses victimes, à Hurlevent.

Les soldats resserrèrent les rangs, par automatisme. Ils n’étaient pas ou peu armés, mais avaient pour eux la discipline militaire, souvent synonyme d’un sang-froid à toute épreuve.

- Et bien, Mademoiselle Hodge. Vous nous donnez un coup de main, ou vous faites dans le délit de fuite et dans la non-assistance à personne en danger ? Reprit le Capitaine blond, qui ne semblait accorder aucune attention aux ombres qui tombaient une par une autour de lui. Il regardait Maroussia, avenant, presque malicieux. Il attendait une réponse.

Maroussia hésita un quart de seconde, tergiversant sur le fait même que le capitaine connaisse son nom. Mais le coup de poing que se prit l’homme à la gauche de celui qui, elle l’apprendrait plus tard, s’appelait Frédéric Duchêne, la mis en ordre de marche. Elle se fraya sans mal un chemin vers le groupe de soldats, brulant en quelques secondes une solide réputation auprès de la pègre de Cabestan. Et s’en forgeant une nouvelle, plus timide, dans la marine alliée.


***


Quelques longues minutes, hématomes et côtes cassées plus tard, le capitaine Duchêne lui proposa de rejoindre son bord. Retrouver le militaire, pour servir sous un pavillon qui n’avait ni ancre ni vert. Une nouveauté. Des valeurs pour la plupart inconnues, rejetées pour le reste. Maroussia promis d’y réfléchir.

Il ne lui fallut que le court chemin vers le quai ou était amarré le Port-Coton pour prendre une décision : deux ans d'amitiés, qui, si elle était restée dans les clous dorés de sa vie à Kul Tiras, elle n’aurait jamais daigné rencontrer. Deux ans pour apprendre une nouvelle forme d’humilité, à être remis à sa place, en bas de la chaine alimentaire. A accepter les mains tendues, mais à veiller à ce qu’elles n’agrippent jamais le bras, au nom des meilleurs sentiments du monde.

L’indépendance. Etait-ce réellement cela, la liberté ? En quittant la marine tirassienne, elle pensait avoir de comptes à rendre qu’à elle-même, de ne dépendre de personne. Mais en vérité, elle rendait des comptes à un ennemi bien pire et plus insidieux que le plus tyrannique des chefs militaires : l’ennui. Outre le besoin d’aventures, il lui manquait une chose que la plus belle tempête ne parviendrait à combler, un sentiment d’utilité, de participer à son échelle à la marche des choses.
N’était-ce pas vain de pouvoir voyager partout, de pouvoir tout quitter en un battement de cil, lorsqu’on ne savait pas ou on voulait aller ?

Lorsque l’aube se leva, le lendemain matin, deux navires levèrent l’ancre en direction des Royaumes de l’Est.
L’Aspirante Maroussia Hodge se tenait du haut de ses dix-huit printemps, perchée à la vigie, laissant le Port-Coton se transformer en une minuscule tâche blanche, à l’horizon. Elle avait signé dans la nuit son contrat d’engagement, rejoignant l’Antidote, navire de guerre de l’Alliance, à bord duquel elle passerait quelques années, et quelques aventures.

***
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://vengeancedeneptulon.forumactif.com
 
Maroussia Hodge, de Kul Tiras à Kul Tiras.
Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Le Vengeance de Neptulon :: LE PONT :: Journal de bord-
Sauter vers: